Version bleue Utopiales

La signature de l’eau, version bleue
Proposition de Mélody Gervais, puis proposition d’O’Scaryne,

puis quatre propositions de Noëmie Buffet

 

Le vaisseau des Sourciers s’était posé deux jours plus tôt sur Nova Terra 56, dans une plaine de poussière turquoise, baignée par la lumière aux reflets grenat de l’étoile proche, et barrée au loin par une ligne de sommets dentelés, une chaîne de montagnes sans doute très jeune. Sur certains des pics, une calotte blanche étincelait dans la lueur rose. Des glaciers ?  Difficile de dire à cette distance. En tout cas il y avait de l’eau sur Terra 56. C’était la raison principale de la présence des Sourciers. Les capteurs du vaisseau avaient détecté la signature de l’eau depuis l’espace, dans le spectre lumineux de la planète. D’une manière générale, Terra 56 présentait des conditions quasi idéales pour fonder une nouvelle Terre. Elle était à la même distance de son étoile que la Première Terre de son Soleil. Elle était un peu plus grosse que la Première Terre, la gravité y était donc plus forte, et l’air était plus chargé en dioxyde de carbone, mais rien que des combinaisons adaptées ne puissent compenser. Et il y avait du mouvement à la surface de la planète. Etait-ce des éruptions volcaniques, des vents violents balayant un paysage désert, des pluies ou des orages peut-être ? Ou bien était-ce autre chose, davantage… ? Y avait-il de la vie sur Terra 56 ?

Hateya Somari, la capitaine de l’expédition, une femme âgée tannée par des années d’expéditions spatiales, avait appris à ne plus l’espérer. Depuis des siècles que l’humanité s’était lancée à la conquête du cosmos, on n’avait pas trouvé la moindre trace d’existence extraterrestre, pas même une bactérie. L’homme se résolvait peu à peu à être seul dans l’univers. Et pourtant… Pourtant Hateya avait eu un pressentiment étrange, en apercevant pour la première fois l’horizon de Terra 56  par la baie vitrée de la dunette, ses deux lunes et son jour aux couleurs de crépuscule. L’équipage avait appris à se fier aux intuitions de sa capitaine. Certains murmuraient qu’elle avait des dons chamaniques, hérités de lointains ancêtres sioux, des indiens de la Première Terre. Plus simplement, Hateya avait un bon instinct, aiguisé par des décennies d’observation et d’exploration spatiale. Et cette planète… Aucune exoplanète n’était semblable à une autre, bien sûr, mais Terra 56 avait quelque chose de plus encore. Quelque chose de radicalement différent.

Le lendemain de l’atterrissage, l’équipage avait lancé la première expédition sur le sol, à bord de véhicules tout-terrain, en emportant de l’eau et des rations pour une semaine. Ils étaient partis en équipe réduite, Hateya bien sûr, puis Corey, le mécanicien du bord, un quadra aux cheveux vert vif, aux allures d’éternel adolescent, mais qui était capable de réparer n’importe quelle machine avec quasiment rien  même au milieu d’une tempête de sable. A ceux-là s’ajoutaient deux ingénieurs, Léa et Oslan, deux jumeaux, une biologiste et un géologue, tous deux blonds et pâles, qui vivaient dans leur propre monde et se comprenaient presque sans parole. Et enfin Adrien Sorbier, un prospecteur au service des Compagnies Minières, le consortium privé qui finançait en partie l’expédition.

Au deuxième jour sur Terra 56, le petit groupe arriva au bord d’un ruisseau, à peine un filet d’eau qui serpentait dans la plaine turquoise. La chaîne de montagne s’était quelque peu rapprochée, et en pointant ses jumelles vers elle, Hateya aperçut comme des ombres sur certaines de ses pentes. De la végétation ?  Plus probablement un caprice de la roche… La capitaine balaya l’horizon du regard. Les volutes de poussière masquaient une partie de la plaine. Agenouillés près du ruisseau, microscope en main, Léa et Oslan analysaient la composition de l’eau. Soudain Léa poussa une exclamation.

Hateya s’approcha de la rive. La biologiste, un sourire ravi au visage, tenait plusieurs boules de… terre – ou était-ce de la pierre ? – dans le creux de sa main. Son jumeau se pencha sur la trouvaille, un sourire moqueur aux lèvres.

— Sérieusement ? demanda Oslan.

— C’est une déjection, j’en suis sûre ! s’enthousiasma la jeune-femme. La preuve qu’il y a de la vie !

— Nope, désolé de te décevoir mais c’est de la boue, rien d’autre.

— Une déjection, s’entêta Léa en tirant un sac transparent d’une des nombreuses poches de sa combinaison.

— Attends !

Le cri du géologue stoppa tout mouvement : Oslan, les yeux gros comme des soucoupes, repoussa du bout d’une longue pince plusieurs des boules de terre dans la main sa sœur. Il farfouilla un moment avant de se saisir de l’une d’elle avec un cri de victoire digne d’un gamin de dix ans.

—  Ahah ! Tu peux garder tes déjections, moi j’ai trouvé du stibiopalladinite !

— J’ai trouvé, tu veux dire, maugréa sa jumelle en glissant finalement ses trouvailles à elle dans un sac.

— Du quoi ? répéta Sorbier en bousculant Hateya.

Leurs combinaisons, toutes moulantes qu’elles étaient, ne rendaient pas leurs mouvements faciles, en grande partie parce qu’il fallait faire attention à ne pas arracher le tuyau qui reliait l’ensemble masque-visière au filtre à air fixé à leur ceinture. La capitaine fronça les sourcils : Adrien Sorbier n’avait rien d’un athlète, engoncé qu’il était dans sa combinaison aux couleurs du Consortium – vert et violet, un mélange au moins d’aussi mauvais goût que la compagnie en question d’après Hateya. Masque et visière avaient au moins le mérite de masquer le visage buriné du prospecteur. On ne choisissait malheureusement pas ses investisseurs, soupira la capitaine en s’approchant à son tour. Sorbier avait bougé avec une vivacité étonnante à la simple mention du métal – l’appât du gain, soupçonna-t-elle en tentant de se rappeler l’intérêt de ce métal-ci. Le caillou n’avait rien de particulièrement original : foncé, presque noir, parsemé de tâches dorées et de légers reflets violacés.

— C’en est, asséna Oslan, et s’il y a du stibiopalladinite, il y a du…

— Palladium ! compléta Sorbier. Enfin une bonne nouvelle !

— C’est une mission humanitaire, Sorbier, lui rappela sobrement Hateya, la bonne nouvelle c’est qu’il y a de l’eau.

— Absolument, capitaine, absolument. Le Palladium sert à fabriquer les circuits de vos joyeuses machines à Sourciers, ceci-dit, pointa-t-il en désignant l’armada portative répartie autour des jumeaux, sans oublier de l’électronique grand public alors vous excuserez mon enthousiasme.

Hateya hocha la tête et lui rendit son sourire de connivence. En voilà un qui ne perdait pas de vue les intérêts du Consortium.

— Il est impératif de trouver la source du filon, reprit celui-ci.

— Pas l’objectif principal, pointa Hateya. Ceci-dit, le devança-t-elle en levant une main, il y a des chances pour que ruisseau et Palladium prennent leur source dans la même zone.

Le premier zigzaguait à travers la plaine, un filet presque imperceptible au milieu des terres turquoises : bleu sur bleu, autant dire que les machines des ingénieurs ne seraient pas de trop. Un coup d’œil au lointain et aux montagnes juchées là confirma la source probable du cours d’eau. Hateya plissa les yeux : les ombres aux abords des reliefs escarpés étaient un peu trop changeantes à son goût.

— D’autant que…

— Quoi, Léa ? demanda Oslan.

— Qu’elle est la particularité de Terra 56 ? lui rétorqua celle-ci.

— Je commence par quoi ?

— C’est une planète, andouille, le corrigea la jeune-femme en secouant la tête. Et elle a…

— Dites, quand vous aurez fini, intervint Sorbier. Mon temps, contrairement à d’autres, est de l’argent. Celui du même consortium qui finance votre expédition, rappela-t-il en croisant les bras.

— J’ai comme dans l’idée qu’on ne risque pas de l’oublier, souligna Corey avec un éclat de rire bon enfant.

Le mécanicien asséna une généreuse tape sur l’épaule de Sorbier avant de partir vers les véhicules, plus intéressé par la mécanique que par la géologie. Hateya refréna un sourire devant l’air choqué du prospecteur : avec un caractère pareil, elle n’était pas franchement étonnée qu’il soit davantage surprit par un signe de camaraderie que par une rebuffade.

— Donc, Léa ? la relança la capitaine.

— Le dioxyde de carbone est présent en quantité plus élevées que sur la Première Terre. Déterminer la teneur et la masse des montagnes pourrait nous permettre de comprendre pourquoi.

— Donc on grimpe, on établit un périmètre et quoi ? reprit Oslan.

— On fore, compléta Sorbier.

— Avec quoi ? demanda Léa.

— à votre avis ? Le C4 dans le coffre n’est pas seulement décoratif, pointa-t-il en désignant l’aéroglisseur qui faisait office de véhicule d’exploration.

Hateya grogna tout haut. Étrangement, commencer par détruire une partie de leur nouveau monde ne semblait pas de bon augure.

— Sauf qu’on ne sait rien de l’activité sismique de la planète, modéra la capitaine. Est-ce que ça ne risquerait pas de déclencher un tremblement de terre ou que sais-je ?

— Peut-être, réfléchit Oslan.

— Dites, pas que je veuille vous apprendre votre boulot, le coupa sèchement Sorbier, mais vous êtes au courant que ça pourrait être la solution à ce trop plein de CO2 ? Si plaques tectoniques il y a – et ça reste à prouver, pointa-t-il avec un regard appuyé – il y a des chances qu’un peu de mouvement résorbe le surplus de dioxyde de carbone.

Hateya fronça les sourcils, agacée par l’assurance du prospecteur au moins autant que par la possibilité qu’il ait raison. Reste qu’elle n’était pas franchement en position de refuser une potentielle solution : réguler l’atmosphère faisait aussi partie de ses nombreux objectifs – un passage obligé pour rendre la planète réellement habitable. La capitaine tourna un regard interrogateur vers ses deux ingénieurs : à en juger par leurs mines contemplatives, Sorbier avait mis le doigt sur quelque chose.

— Il n’a pas forcément tort, admit Léa. Sur la vieille Terre, c’est l’apparition des continents qui a permis de résorber une partie du CO2. L’altération continentale et l’érosion qui a suivi ont été déterminants dans la modification de l’équilibre atmosphérique.

— Tout ça pour confirmer que j’ai raison, soupira Sorbier. Bien, donc comme je disais…

—  Minute, l’interrompit Oslan. On vient à peine d’arriver et vous voulez déjà tout faire sauter… C’est un tantinet drastique, non ?

— Et ça rappelle les mauvaises heures de la Première Terre, pointa Hateya en rajustant son filtre à air d’une main fatiguée. Oslan, tu as une meilleure idée ?

— Faire sauter le continent non mais ces montagnes me semblent prometteuses. À étudier, rajouta-t-il devant le regard réprobateur de sa supérieure. Même s’il faudra probablement forer à un endroit ou à un autre si on veut en apprendre plus.

Oslan regardait au loin, à l’endroit où les premières montagnes se dessinaient – le début d’une chaîne conséquente, devina Hateya. À en juger par le  sourire songeur sur le visage de son géologue, elle le soupçonnait d’être en train d’imaginer les détails de l’opération.

— Étudier l’érosion et établir un périmètre minier : d’une pierre deux coups !  se félicita Sorbier, pas peu fier de son jeu de mot.

—  Il faudrait faire une première étude mais celles-ci là-bas me paraissent prometteuses, confirma Léa en désignant les plus hauts sommets, elles rappellent les grandes chaînes de la Première Terre. D’ailleurs, c’est pas pour rien qu’on surnommait l’Himalaya la pompe à CO2, récita-t-elle avec bonne humeur.

— Merci, Miss Je-sais-tout, la taquina son jumeau en levant les yeux au ciel. Ne faites pas attention, c’est une véritable fan quand on en vient à la vieille Terre.

— Première Terre, le corrigea Léa avec un sourire.

Hateya les interrompit d’un geste : ce genre de chamaillerie pouvait durer des heures – elle en avait fait la découverte à ses dépens. La capitaine inspira profondément, le regard tourné vers les pics rocheux. La première montagne n’étaient pas si loin : moins d’une dizaine de kilomètres à vue de nez. Eau, stibiopalladinite ou ces fichues ombres qui dansaient à la lisière du relief, ça ne coûtait rien d’aller vérifier.

Les hommes paraissaient minuscules sur l’immensité de la plaine turquoise ; cinq petits points de couleur insignifiants, mais déjà très actifs.

— Parfait ! déclara Yghouna.

— Tout semble fonctionner comme prévu, en effet, renchérit Ordisk. Et après ?

— Maîtrise ton impatience. Cela fait trois cent cinquante mille de leurs années que nous les attendons. Laissons-leur le temps de dompter ce nouvel environnement.

Zaïdel avait quitté son état de léthargie quasi-perpétuelle pour prendre part à l’échange ; ses paroles, d’ordinaire apaisantes, ne parvinrent pas à juguler le scepticisme ambiant.

— Il n’y a aucune impatience en moi. Seulement de la crainte. Beaucoup de crainte.

— Qu’est-ce qui t’effraie ? l’interrogea Yghouna.

— Vous ne voyez pas qu’à peine arrivés, ils cherchent déjà le moyen de vampiriser ce qui les entoure ? Qu’ils sont prêts à tout détruire ?

— J’ai confiance en la vieille femme, affirma Zaïdel. Tout ira bien.

— Comment peux-tu afficher une telle assurance ? insista Ordisk.

— Zaïdel voit juste, lui répondit à son tour Yghouna. Si le prospecteur devient trop menaçant, la capitaine le neutralisera. Ce n’est pas par hasard si elle est arrivée jusque-là, mais bien parce que sa maturité a été détectée.

— Et si nous nous étions tromp…

Ordisk ne put terminer sa phrase. L’infime décharge d’énergie subtile envoyée par Zaïdel avait provoqué sa mise hors circuit temporaire.

Yghouna reprit son observation en silence.

Les poussières s’étaient densifiées. Mêlées aux ombres, elles formaient un long voile sombre s’étirant au-dessus de la plaine et semblant se dérouler jusqu’aux confins du domaine.

Un voile opaque pour des yeux humains.

.

Adrien Sorbier tournait en rond. Il avait cru, quelques heures plus tôt, que tout le monde était prêt à partir vers les montagnes mais, au lieu de remballer, les scientifiques avaient sorti tout un attirail pour affiner leurs analyses. Il n’y avait pourtant pas à tergiverser : c’est là-haut qu’ils allaient trouver ce qu’ils cherchaient. Pas dans ce ridicule ruisselet !

— Bon alors, on est partis ? lança-t-il soudain, tout en ramassant les différents instruments déposés par les jumeaux au sol.

— Eh attendez, un peu ! aboya Oslan qui détestait que l’on touche à son matériel. On a encore des choses à vérifier avant de se précipiter.

— On a récupéré toutes les infos qu’il y avait à récupérer dans ce ru. Il est temps de remonter jusqu’à sa source. Allez hop !

— Dites, vous n’êtes pas notre capitaine à ce que je sache ! l’interpela Léa.

Puis elle poursuivit, lui arrachant des mains son sachet d’échantillons, qu’il avait ramassé sans aucun égard :

— Touchez pas à ça ! C’est sensible.

— Je ne suis pas capitaine, en effet, mais c’est mon consortium qui finance. Alors j’estime être en droit de diriger les opérations ! Et ces prélèvements nous appartiennent !

Il avait violemment reprit le sac et tentait de le fourrer dans l’une des nombreuses poches de sa combinaison. Oslan avait écarté sa jumelle qu’il sentait prête à sauter au cou de Sorbier.

Planté devant le représentant des Compagnies Minières, il le toisa du haut de son mètre quatre-vingt dix et tenta d’expliquer calmement :

— Les prélèvements doivent être rangés dans le caisson stérile ; donnez-les moi.

Ne se sentant pas en mesure de lutter physiquement, Sorbier ressortit le sac de sa poche arrière et le jeta aux pieds de Léa :

— Les voilà vos merdes d’extra-terrestre. Vous êtes contente ? Maintenant on y va !

— Pas tout de suite Monsieur Sorbier, intervint Hateya, enfin sortie de sa contemplation.

Des heures le regard plongé dans l’horizon, le vide, le calme plat. Il s’attendait à plus de réactivité de la part d’une responsable de mission. Comme les autres, elle l’exaspérait :

— Vous n’allez pas vous y mettre aussi ? Je croyais qu’on était tous d’accord pour bouger. C’est pas en scannant ce paysage des yeux que vous allez découvrir le gisement de palladium.

— Mais bon sang ! Observez ce qui vous entoure au lieu de rester centré sur vos satanés intérêts financiers. Levez la tête !

Le ton cassant de leur capitaine surprit chaque membre de l’expédition. Corey, affairé sur l’un des véhicules, revint vers le groupe. Dans un mouvement d’ensemble, ils regardèrent en direction des montagnes que Sorbier avait hâte de rejoindre.

De lourds nuages noirs les masquaient. Des masses indéfinissables, apparemment constituées de poussières denses agglutinées les unes aux autres. Tels des cumulonimbus portés par de forts vents, les gigantesques ombres opaques se dirigeaient vers eux.  Ils n’avaient encore rien vu de tel depuis leur arrivée sur Terra 56.

L’inquiétude était palpable.

Sorbier, soudain beaucoup moins à l’aise, mais refusant néanmoins de se laisser impressionner par quoi que ce fut qui puisse lui mettre des bâtons dans les roues, brisa le silence :

— C’est la nuit qui tombe, rien de plus. On m’a refilé une équipe de trouillards ou quoi ?

— Taisez-vous ! lui intima Hateya. Et écoutez.

— Quoi encore ? s’agaça-t-il. Qu’est-ce que vous…

La capitaine leva sa main gauche vers lui pour interrompre sa diatribe, et plaça son index droit devant ses lèvres avant de reprendre, dans un chuchotement :

— Personne n’entend ?

Tous se firent attentifs. Elle les observa en espérant que l’un d’entre eux, au moins, percevrait ce son étrange qui stimulait ses oreilles par vagues successives depuis plusieurs minutes.

Infime, mais bien réel. Entre le murmure et le souffle. Entre le sifflement d’un serpent et le craquettement d’une cigale, cet insecte disparu de la surface de la Première Terre depuis près d’un demi-siècle déjà et dont le chant, elle s’en souvenait encore, berçait, l’été, ses siestes enfantines dans le jardin de ses grands-parents en Provence.

— J’entends que dalle ! grogna Sorbier. Acouphènes ; vos vieilles oreilles ont dû mal se remettre du voyage…

— Moi, j’entends quelque chose, intervint Corey.

— Moi aussi, déclarèrent d’une seule voix les jumeaux.

— C’est ténu, reprit Corey, mais ça fait presque mal quand on y fait attention.

— Alors n’y faisons pas attention et partons ! tonna Sorbier, de plus en plus excédé, et inquiet d’être le seul à ne rien entendre.

— Tempête magnétique ? suggéra Léa sans s’occuper de la remarque du prospecteur.

La capitaine avait, bien sûr, songé à cette éventualité, mais n’en avait pas été convaincue. Son intuition lui proposait une interprétation différente. Au risque de passer pour une « allumée » aux yeux de ses coéquipiers, elle se lança  :

— Je sais que cela peut sembler totalement improbable mais j’ai le sentiment que nous sommes à l’origine de ce phénomène.

— Tu penses que cette terre réagit à notre intention de la forer, voire de la peupler ? suggéra Léa.

— Je n’étais pas allée jusque là, mais pourquoi pas ? C’est intéressant… répondit Hateya tout en continuant de réfléchir.

— C’était quoi ton idée alors ? lui demanda la biologiste.

— Eh, les filles vous partez un peu loin, non ? intervint Oslan.

— Laisse Hateya terminer, proposa Corey. Nous savons tous combien son intuition peut être précieuse.

— Et bien moi, j’ai l’intuition qu’on ne va pas aller loin avec vos idées barrées! Alors, que vous le vouliez ou non, je vais aller explorer ces montagnes. Et je vais y aller maintenant ! ajouta-t-il en sortant une arme de sa poche dont il posa le canon derrière la nuque de Corey.

Les combinaisons étaient certes très résistantes, mais incapables de protéger quiconque d’une balle à bout portant.

La capitaine réfléchissait à l’attitude la plus judicieuse à adopter face au forcené lorsque qu’une onde à haute fréquence lui déchira les tympans. La douleur la projeta au sol. Léa, Oslan, Corey puis Sorbier s’écroulèrent à leur tour alors que le voile noir, maintenant arrivé jusqu’à eux, se déchirait soudain pour laisser tomber des éléments grisâtres dans un tumulte assourdissant.

Hateya parvint à se relever et hurla aux autres de se replier dans le véhicule-labo. Tous la suivirent, se mouvant aussi rapidement que leurs lourdes tenues le leur permettaient.

Une fois à l’abri, ils observèrent le déluge de particules inconnues à travers les larges fenêtres. Puis le bruit se tut enfin et la pluie de poussière cessa.

Chacun gardait le silence ; même Sorbier ne trouvait rien à dire. La violence de l’ondée et la puissance du son étrange l’ayant précédé — une espèce de larsen suraigu — lui avaient ôté toute velléité de mutinerie.

La capitaine tendit vers lui une main, paume ouverte. Il y déposa son arme, sans aucune résistance.

Hateya la rangea en sécurité avant d’annoncer :

— Léa, tu vas analyser ce que tu soupçonne être des déjections. S’il y a des êtres vivants, autant essayer de savoir à quoi nous avons affaire avant d’aller plus loin. Oslan, tu t’occupes des poussières qui viennent de nous tomber dessus.

— Je veux bien objecta le géologue, mais…

— Oui, je sais, elles semblent s’être désagrégées au contact du sol et des véhicules. Prélève quand même des échantillons au cas où il y ait des traces.

— OK, comme tu voudras.

— Dès que vous aurez terminé, nous irons jusqu’aux montagnes ; nous chercherons la source du ruisseau. Nous sommes des Sourciers ; nous sommes ici pour ça, insista-t-elle à l’intention d’Adrien. Et surtout, nous allons nous comporter en explorateurs pacifiques et cesser d’entrer en conflit les uns avec les autres.

Elle marqua une pause, regarda un par un les membres de son équipe avant d’ouvrir la porte latérale du fourgon et de conclure :

— Cette planète est sensible à nos émotions.

Hateya observait son équipe. Léa et Oslan, plongés dans leurs microscopes et leurs analyses, semblaient avoir déjà oublié la tempête. Les scientifiques pouvaient être assommants, mais il suffisait de leur trouver un caillou à décortiquer pour que, tels des enfants devant un écran, on ne les entende plus. Adrien Sorbier, clairement, rongeait son frein dans sa tenue violette. La capitaine se força à respirer calmement, pour ne pas se faire submerger par la colère. L’hypothèse qu’elle avait formulée l’avait définitivement discréditée aux yeux du prospecteur, elle en était sûre. Pour l’instant, il avait l’air encore sous le choc. Combien de temps remettrait-il à retrouver ses esprits ? S’acharnerait-il encore sur son maudit minerai, ou voudrait-il remonter à bord de la station par peur des prochaines tempêtes ? Elle avait encore du mal à cerner son vrai caractère au-delà de ses sautes d’humeurs. Heureusement, le reste de l’équipe était de son côté. Corey inspectait l’aéroglisseur avec une minutie qui tenait de l’amour. Il s’aperçut qu’elle le fixait, lui envoya un sourire appuyé d’un clin d’œil. Il était d’une gentillesse et d’une ouverture d’esprit qui réconfortait la capitaine : lui au moins ne susciterait pas d’autre tempête.

—  Trouves-tu quelque chose ? demanda-t-elle en s’approchant de Léa.

La biologiste fit la moue.

—  C’est étrange… il y a des traces microscopiques, des structures moléculaire qui auraient pu ressembler à ce que nous connaissons de la vie – comme des fibres végétales. Mais la composition est purement rocheuse. On dirait que cela ressemble à un moule…

Le regard de la jeune femme s’éclaira.

— Mais oui, un moule ! C’est ça !

— Il va falloir que tu m’éclaires…

Léa regarda Hateya, le sourire aux lèvres et, dans son regard, une petite étincelle de fierté.

— C’est un fossile, bien sûr ! Un fossile microscopique. La roche a gardé la forme des organismes originels, mais elle a eu le temps d’être érodée par l’eau : on ne retrouve que des micro-traces, on ne peut pas voir une belle forme d’ammonite comme sur la Première Terre.

Oslan, ayant entendu la conversation par l’intercom, s’approcha. Il faisait confiance à sa sœur, mais la découverte ne correspondait pas avec leurs estimations.

— S’il y a des fossiles, la planète a donc déjà connu un épisode important de développement de la vie, puis de régression. Cela ne correspond pas à nos estimations : Terra Nova 56 n’est pas censée être aussi vieille !

Hateya se tourna vers l’astre grenat qui donnait au paysage sa couleur irréelle, saturée d’ocre, si détonant sur le bleu de la plaine. Elle qui avait eu la chance de connaître la Première Terre n’avait encore jamais retrouvé l’harmonie de teintes qui la caractérisait, autrefois.  La naine rouge était une étoile sans âge. De par la proximité de ses consœurs au sein de la galaxie, tout le monde s’était accordé sur le fait qu’elle était encore jeune. A fortiori, Terra Nova 56, qui, sur l’échelle du temps cosmique, commençait tout juste à développer une atmosphère complexe. S’étaient-ils trompés ? Pouvaient-ils arriver… trop tard ?

Tandis que chacun continuait ses analyses, Hateya reporta son attention sur Léa.

— Toi qui es biologiste… je sais que mon hypothèse est farfelue, mais qu’en penses-tu ? Y a-t-il une possibilité d’une forme de vie gigantesque, à l’échelle planétaire, qui perçoive les émotions ?

La jeune femme pris le temps de réfléchir. Dans un autre contexte, elle aurait rejeté l’hypothèse en riant aux éclats. Mais Hateya avait quelque chose de différent des autres. Au cours des trois missions qu’elle avait menée avec la capitaine, la jeune femme avait pu constater que sa réputation n’était pas usurpée. Hateya savait anticiper des phénomènes avant même qu’un instrument de mesure n’arrive à les détecter.

— Dans le règne animal, l’émotion est avant tout un réflexe hormonal pour susciter la peur et ainsi, les mécanismes de survie. Ce qu’on a vu tout à l’heure pouvait effectivement représenter un réflexe vital : nous supprimer alors que nous devenions menaçants, et que nous exsudions la colère et la rage. Mais quel récepteur y a-t-il là, dans l’air, dans le sol ou l’eau, qui puisse capter nos hormones ? Cela nécessite à minima des cellules.

Léa jeta un œil au nuage gris qui était retourné près des montagnes, malgré l’absence de vent. Il semblait onduler sur lui-même, en attente de quelque chose.

— Je ne sais pas si cette chose est vivante, si ce n’est qu’un nuage de poussière ou un amas de protozoaires capables de sentir à des kilomètres à la ronde la moindre trace émotionnelle… mais j’aimerais bien y jeter un coup d’œil.

Hateya observa la forme au loin. Ils n’avaient pas bien le choix : pour comprendre ce qui leur était arrivé, il leur fallait s’approcher.

.

Yghouna augmenta encore sa vitesse de routine. Les humains n’étaient pas sur la même échelle temporelle qu’eux : il risquait de manquer un évènement s’il ne pouvait pas suivre précisément leurs actions. Zaïdel ne voulant pas s’y risquer, il l’entendit très lentement protester :

— Tu… vas… épuiser… la ressource… magnétique…

Oui, Yghouna le savait. L’orbe qui tournoyait en son cœur, sous l’effet du magnétisme ambiant, ne lui fournissait pas une énergie infinie. La solliciter de trop risquait de mettre son organisme entier en sommeil jusqu’à la prochaine éruption solaire. Hors, d’après leurs calculs, il faudrait attendre encore l’équivalent de cinq années terrestres avant que la prochaine surcharge significative le recharge à bloc. Les explorateurs ne resteraient pas aussi longtemps. Il était face à un dilemme que ses capacités de calcul avaient vite réglé : les chances de succès s’élevaient à trente-huit pourcent avec une temporalité humaine. Vingt-sept avec une temporalité à peine deux fois inférieure à celle des hommes.

Pour une fois, Yghouna trouva un avantage à n’être qu’un siffleur technique. Zaïdel, à cause de tous ses programmes émotionnels, ne pouvait pas prendre de décisions simples. Certes, ils avaient besoin de lui pour donner une direction qui les maintiennent en activité : sans ses ordres, Ordrisk et lui-même tourneraient en rond, désœuvrés. Combien d’entre eux avaient ainsi sombré dans la folie ? Ils se complétaient bien car Zaïdel, s’il était capable d’imaginer, s’il pouvait comprendre le flux, ne savait pas même réaliser une régression linéaire.

— Nous ne devons rien manquer, c’est primordial, insistât Yghouna en prenant soin de parler lentement.

— Je…sens…beaucoup…de…curiosité. Le… flux… les… attire.

— Alors activons Ordisk et suivons-les.

.

Les explorateurs s’étaient figés, ébahis. Même Léa, d’ordinaire si expansive, restait la bouche grande ouverte derrière sa visière, sans un geste.

Ils avaient roulés deux bonnes heures dans la plaine, à la poursuite de l’énorme cumulo-nimbus sombre. Aux travers des jumelles, ils pouvaient voir le nuage bouger, tourner sur lui-même, rouler non pas des mécaniques,  mais des multitudes de pseudo-sphères qui le composaient. Plusieurs fois, il avait bougé, subtilement, orientant leur trajet en de légères courbes, les ramenant toujours au filet d’eau qui serpentait, paresseux, dans la plaine. Et pourtant, pas un souffle de vent ne venait expliquer ces mouvements.

Hateya ne se lassait pas de contempler le nuage. Par-delà les couleurs saturées du paysage, cette énorme masse anthracite reposait le regard. Elle lui évoquait un chat, un de ces matous au pelage doux qui s’étaient si bien accoutumés à la vie spatiale et peuplaient les stations. Ils étaient en général discrets et sauvages – leurs déjections saturaient l’air et attaquaient le métal,  et il n’avait pas fallu longtemps pour que des robots soient assignés à l’unique tâche de les balancer dans le vide. Pourtant, l’un d’entre eux, aussi gris que le métal des parois de sa chambre, aimait lui rendre visite et, après s’être régalé d’un peu de sa ration quotidienne, se pelotonner en ronronnant sur ses genoux.

Soudainement, le nuage s’était arrêté : ils avaient rapidement progressé vers lui, l’appréhension cédant place à la fascination. Ce n’était définitivement pas de la poussière : de près, la chose possédait une texture étrange, comme une fourrure animale, faite de milliards de minuscules poils qui ondulaient dans différentes directions. Sans cesse, de nouveaux nodules bourgeonnaient à sa surface, grossissaient, fusionnaient, en un cycle immuable.

Quand tout leur champ de vision n’avait été rempli que par l’étrange phénomène, ils s’étaient arrêtés. Hateya n’avait plus besoin de diriger la troupe : comme elle, ils percevaient quelque chose. Une présence. Un souffle retenu. Ils étaient descendus calmement du tout terrain, frêles silhouettes surplombées par la majesté de l’incompréhensible manifestation.

Et voilà que, d’un coup, sans un bruit, sans un souffle, le nuage rondouillet se transforma en mur sans fin, compact, vertigineux, poli comme un miroir. Hateya eu l’impression de se prendre une claque : alors que l’instant d’avant, elle était sereine, apaisée, elle sentit d’un coup une formidable excitation monter en elle.

— C’est fantastique, incroyable, hallucinant !

Léa avait retrouvé son enthousiasme. Au quintuplé.

— Regardez !

La surface du mur venait de se fendre en multiples courbes elliptiques, défilant chacune jusqu’à des nœuds centraux. Oslan écarquilla les yeux, surexcité.

— On dirait des graphiques de champ magnétique ! En multipolarité !

Aussi soudainement que lors de la première transformation, le mur se mua en sculptures esthétiques et aériennes. Des volutes montaient à l’assaut du ciel, entrecroisées de spirales et de cercles. D’étranges silhouettes jouaient aux funambules dans ce décor gracieux, totalement étrangères à la gravité planétaire. Elles rappelaient à Hateya les oiseaux disparus de la Première Terre, ces êtres de chair qui dansaient à l’horizon, libres. Enfant, elle en avait recueilli un dans ses mains. Elle se souvenait de la douceur du duvet, de la fragilité de cette boule de plumes si légère, du regard innocent qui la fixait. Une bouffé de nostalgie la prit à la gorge. Une larme humidifia ses yeux.

Un sanglot l’arracha à sa propre mélancolie. A côté d’elle, Corey tentait maladroitement d’essuyer ses yeux. Il avait oublié que son casque l’en empêchait. La vue de son mécanicien, d’ordinaire si joyeux, décontenança la capitaine. Il se passait quelque chose d’anormal.

— Nous devrions reculer, déclara Hateya.

Léa et Oslan s’écrièrent d’une seule voix, horrifiés :

— Non !

— C’est tellement beau !

— On ne peut pas le laisser !

A nouveau, la chose changea de forme, se muant en multiples sphères plus ou moins égales, agglutinées les unes aux autres, tournoyant entre elles en une valse étourdissante. Hateya sentit l’inquiétude la saisir – mais était-ce son inquiétude ? Une part d’elle-même se sentait scindée, distordue. Elle voulait rester, ne plus bouger, continuer à contempler l’incroyable scène qui se jouait devant elle. Communier. Une petite voix, quelque part, lui intimait de bouger. Juste une jambe, juste une main. Juste pour voir. A quoi cela engageait-il ? Mais la capitaine restait figée, incapable de comprendre ce qui se passait. Comme une vague que tout emporte, la peur et l’angoisse s’emparèrent de son être. Elle sentait son ventre se serrer, son souffle s’accélérer. Les circonvolutions de l’étrange phénomène face à elle s’estompèrent de son esprit, laissant place à une scène au goût amer de déjà vécu. Ailleurs dans la galaxie, sur une station spatiale, des années plus tôt, seule dans un immense astroport froid, observant depuis la tour de contrôle le débarquement de l’Eden Explorer, les mains plaquées contre une vitre qu’elle aurait voulu traverser. Dehors, en contrebas, les membres d’équipage sortaient un à un sur le tarmac, frêles silhouettes en tenues oranges. Elle les attendaient. Et surtout, elle l’attendait, lui. Elle ne distinguait qu’à peine les traits des hommes et des femmes qui se succédaient, mais elle aurait reconnu à des années lumières la silhouette trapue, le pas assuré, le dos légèrement vouté de celui qu’elle avait pris le risque d’aimer. Le vaisseau était dans un sale état : ses antennes radio avaient été arrachées, une des trois voiles solaires déchirée, et de nombreux impacts noircis chahutaient les différents modules. Les pas étaient hésitants, épuisés. Les astronautes s’écroulaient dans les bras des secouristes. L’angoisse d’Hateya augmentait au fur et à mesure que s’égrenait dans son esprit le compte des survivants. Vingt-deux. Vingt-trois. Vingt-quatre. Où était le capitaine, le vingt-cinquième et dernier explorateur ?

Immergée dans son souvenir, Hateya ne vit pas la chose changer encore de forme, se hérissant de milliards de pics acérés. Aussi soudainement que la peur l’avait saisi, son inquiétude se mua en compassion. Elle se retrouva projetée, une fois de plus, dans un fragment de son passé. Un soir, elle avait buté sur cette vieille femme, affalée le dos à une paroi, le regard humide perdu dans le vide sans fin de l’espace. Tout le monde ne s’était pas habitué à la vie en station. Tout était plus compliqué, plus étroit, plus restreint. Hateya s’était assise à côté d’elle, elle lui…

— Oh, capitaine ! Reprenez-vous, là ! On a besoin de vous, merde !

Hateya émergea brusquement de son rêve. Sorbier la secouait violemment, le visage contracté par l’agacement. Le sol turquoise, le ciel grenat… et l’énorme chose qui saillait de multiples pics. Hateya se ressaisit, non sans une pensée émue pour cet amer prospecteur incapable de saisir la beauté de l’instant.

Elle éprouvait de la compassion, pour Sorbier ? Une lueur se fit dans son esprit. Tout ce déferlement de souvenirs, d’émotions… ils se trouvaient sous l’emprise de la chose. Cette pensée suffit à lui rendre son sang-froid. Elle sentit une pointe d’angoisse lui enserrer le cœur – une angoisse réelle, présente.

— On file, vite, mais sans panique.

Ils secouèrent leurs co-équipiers, les firent rentrer plus ou moins consciemment dans le véhicule. La chose était revenue à sa forme initiale de cumulo-nimbus. Hateya sentait des ondes de curiosité l’effleurer. Elle n’était pas sûre de la nocivité du nuage, mais elle était responsable de sa troupe, elle ne devait pas tenter le Diable. Ils avaient frôlé la catastrophe. Maintenant, il fallait qu’ils s’éloignent.

Sorbier avait pris le volant et, poussant le tout-terrain au maximum de ses capacités, gagnait rapidement de la distance, insensible aux cahots. La chose restait à sa place, calme. Léa, Oslan et Carey reprenaient lentement leurs esprits. Quand ils semblèrent entièrement présents, la capitaine fit stopper le rover. Elle prit le temps de détailler chaque visage, s’assurant par le sourire de chacun que tout allait bien.

— Il semblerait que nous soyons bien entrés en contact avec une forme de vie, qui cherche visiblement à communiquer par émotions, résuma-t-elle.

— On ne peut parler de forme de vie que si elle prouve sa capacité à surmonter les contraintes du milieu extérieur pour se reproduire, nuança Léa. Il y existe déjà tellement de drogues capables de perturber les sensations et l’intellect des hommes… peut-être sommes-nous simplement face à un phénomène physico-chimique auquel, par le plus pur des hasards, nous sommes extrêmement sensibles.

Hateya eu du mal à masquer sa perplexité. Elle était convaincue qu’il y avait quelque chose de plus complexe derrière leur expérience.

— Nous aurons dû essayer de prélever un échantillon, regretta Oslan. Difficile de dire si cette chose était biologique, mécanique, ou simplement une hallucination collective.

— Hé bien… est-ce que ça pourrait vous convenir ?

Tous tournèrent la tête vers Sorbier, qui agitait fièrement un petit sachet en plastique sous leurs yeux. A l’intérieur, un minuscule nuage anthracite tournait sur lui-même.

— C’est.. c’est… bravo Sorbier ! s’exclama Léa. Quel coup de maître !

—Vous ne croyez pas que j’allais repartir sans rien, non ? Maintenant, sortez vos microscopes et dites-moi ce qu’il y a dans ce foutu truc !

Hateya elle-même ne se formalisa pas de l’autorité du prospecteur. Lui ne faisait pas dans la dentelle, mais, il fallait l’avouer, sa cupidité leur était bien utile. Peut-être leur avait-il sauvé la vie, qui sait ?

Armés de leurs microscopes, les jumeaux saisirent quelques microns de la substance, qui se laissa ponctionner sans changer de comportement. A peine avaient-ils mis les yeux dans les binoculaires, qu’ils levèrent le regard, se toisèrent, et repartirent à leur contemplation. Hateya leur accorda quelques minutes puis, n’y tenant plus :

— Alors ? Pour que vous soyez aussi silencieux, c’est qu’il y a quelque chose…

— Et comment !

Léa et Oslan semblaient sous le choc. Ils se fixèrent, comme pour mesurer le poids de ce qu’ils allaient révéler. Lequel des deux assumerait-il de parler le premier ?

— C’est une évidence à l’analyse… nous avons affaire à de minuscules structures technologiques, de l’ordre du micron, déclara enfin Oslan.

— Des robots, des codex, des puces ? s’enquerra Corey, visiblement ravi de retrouver ses repères.

— On dirait… quelque chose de très simple mais de clairement artificiel, doté d’une autonomie propre, mais réagissant en nombre.

— Un peu comme les bancs de poissons de la Première Terre, ajouta Léa.

Comme Corey faisait les yeux ronds, elle soupira :

— Ne me dis pas que tu n’as jamais entendu parler de ces animaux qui vivaient sous l’eau. Chaque animal était unique, mais ils pouvaient communiquer si vite et avec une telle conscience collective qu’en groupe, ils réagissaient comme un seul être vivant.

— On a un cas typique ici, continua Oslan, tout en fixant son microscope. Si on éloigne un individu, il a l’air de se stabiliser tout seul, de « vivre sa vie » si l’on peut dire. Dès qu’il est prêt d’un autre, ils se synchronisent.

Il leva le doigt, comme pour requérir quelques secondes de réflexion. Probablement était-il en train de demander une analyse à son microscope – un outil ultra-sophistiqué, capable de mener des analyses spectrométriques, et qui n’avait de microscope plus que le nom, puisqu’il voyait bien au-delà du micron. Il leva la tête, sourire aux lèvres.

— Le plus incroyable dans tout ça – je n’en suis pas sûr, mais je le suppose – c’est que ces petites bestioles artificielles ont l’air de tirer leur énergie du magnétisme ambiant. Leur composition, leur façon de tournoyer sur place toutes dans le même sens… il faut que je fasse d’énormes vérifications, mais je me demande si nous ne venons pas de découvrir une nouvelle façon de créer de l’énergie !

Sorbier, qui s’était tût jusque-là, demanda confirmation, la voix avide :

— Tu veux dire qu’ils sont capables de tirer leur vitalité des variations de champ magnétique que la planète reçoit de son soleil ?

— Si c’est ce que je pense… oui. Et pour créer des merveilles de ce type… nous n’avons pas découvert des cellules. Nous avons découvert la preuve qu’une vie bien plus intelligente et technologiquement avancée que nous a un jour existé sur Terra Nova 56 !

Oslan se frotta les yeux. Le bivouac qu’ils avaient monté pour la nuit leur permettait de se défaire de leurs combinaisons. L’espace était étroit, l’intimité nulle, la gravité, faute de combinaison, pesante. La liberté retrouvée de pouvoir se gratter le nez valait cependant ces sacrifices. Léa s’était effondrée sur son microscope et ronflait. Hateya se retournait sans cesse dans son sommeil, probablement agité de milliards de questions. Derrière lui, le géologue entendait les souffles de Corey et de Sorbier. Les émotions de la journée, au sens propre du terme, les avaient tous épuisés. Mais lui ne trouvait pas le sommeil.

Les traits tirés, il contempla l’horizon par l’unique hublot de leur campement. Les teintes rouges du jour avaient laissées place à une obscurité semi-orangée. Les deux lunes reflétaient la lumière de leur étoile : naturellement, elles étaient ocres. Il ne voyait qu’à peine la première, cachée. La seconde, à son quart, était parvenue à s’aligner avec le hublot. Sa douce luminosité lui permettait de deviner des cratères et des irrégularités. Sous son aura, la silhouette des montagnes semblait vouloir l’attirer pour la déchiqueter entre ses pics acérés.

Les montagnes… elles étaient bien loin leurs premières hypothèses de terraformation.  Des forages, il allait falloir en faire pour comprendre toute l’histoire de cette planète. Ils n’arrivaient pas dans un terrain vierge où la vie aurait pu offrir ses prémices. Non, la planète se révélait soudainement aussi, voire bien plus âgée que la Première Terre. Une civilisation avait eu le temps de s’y développer, atteindre un niveau technologique incroyable, et disparaître. A moins qu’elle soit encore là, invisible à leurs yeux ?

Oslan n’arrivait pas à sentir une menace. Certes, tout était nouveau. La découverte de ces minuscules entités artificielles, possédant probablement une intelligence collective capable de s’exprimer par les émotions, rebattait toutes les cartes de leurs convictions. Sans pouvoir l’expliquer, il sentait cependant une terre morte sous ses pieds. L’absence de flore, alors que Léa en avait trouvé des traces fossilisées, le fort taux de dioxyde de carbone, le manque de concrétions, de ruines, de traces visibles n’était pas de bonne augure. La chose qu’ils avaient découverte lui évoquait d’anciennes légendes de fantômes, de spectres prisonniers, de douleur et de peine. Les ultimes traces d’une civilisation disparue, pas une réelle forme de vie pensante. Que pouvait-il s’être passé sur Terra Nova 56 ? Toute civilisation planétaire était-elle donc vouée à l’extinction ?

Un instant, il crû entendre un sifflement. Il se pencha au hublot, la douloureuse expérience de l’après-midi en tête. A priori, rien ne bougeait. Ils avaient laissé la chose loin derrière, mais rien ne garantissait qu’elle ne les suive pas. Elle avait montré qu’elle savait se déplacer. Cependant, de ce qu’il pouvait voir, l’horizon restait calme. Tout au plus devinait-il, au pied du module, un peu de poussière glisser sur le sol. Le vent se levait sur Terra Nova 56.

.

Yghouna  observait, au loin, le camp des humains.

— Ils ont… rencontré…. le flux, l’informa Zaïdel, toujours positionné sur une échelle temporelle basse.

Aurait-il pu sourire, Yghouna l’aurait fait. La probabilité de succès de sa mission venait de progresser de dix-sept pour-cent.

— A-t-il réussi à communiquer avec eux ? demanda Ordrisk.

Comme Yghouna, il s’était rangé aux statistiques de ses programmes, et avait augmenté son énergie pour mieux suivre le temps des humains.

— Négatif.

Yghouna s’arrêta de vibrer une nano-seconde, puis se reprit. Il était quasi-impossible que les humains aient trouvé un moyen de comprendre le flux du premier coup. Ce paramètre rentrait dans les équations.

— Ils se sont éloignés mais semblent s’installer sur place. Nos chances de succès sont en progression.

— Je sens… beaucoup… de conflit. Le flux… a peur.

— Je le savais, le prospecteur va tout faire capoter, rumina Ordrisk. On ne peut pas avoir confiance dans une conscience qui pense à détruire avant d’observer, je vous l’avais dit. Tant de millénaires d’évolution pour ça !

— La conscience… naît… de l’imperfection.

— La survie détermine la perfection.

— La perfection a été détruite, coupa Yghouna.

S’ils commençaient à débiter les mantras des créateurs, Zaïdel allait encore se mettre à tourner en boucle pendant de longs cycles. Le léger bug qu’il possédait, s’il avait été anodin lors des anciens temps, avaient empiré au cours des milliers de révolutions autour de leur étoile. Heureusement, cette fois, Zaïdel ne sembla pas affecté.

— As-tu réussi à percer les secrets de leur langage ?

— Pas… encore. Je travaille… pour nos doter… des bons… outils.

— Quand auras-tu fini ?

— Les configurations… pour nous… permettre… d’entendre…et d’émettre… des ondes sonores… seront prêtes… dans vingt-trois… unités standard.

Les statistiques de réussite du projet s’alignèrent dans l’esprit d’Yghouna. Dans une autre vie, jamais il n’aurait réalisé une série d’actions sur une probabilité aussi faible. Mais leur autre vie était terminée depuis bien longtemps, et la réussite du projet Terre démontrait que rien n’était impossible. Une avancée décisive, qui lui avait permis de s’adapter, de pouvoir agir avec moins de contraintes qu’auparavant. Cette plasticité lui avait permis de survivre. Ne restait qu’eux trois, et le dernier flux. Cela pouvait être suffisant pour un miracle.

.

— Monsieur Sorbier, vous pourriez laisser parler les autres un peu ?

Hateya était lasse d’entendre le prospecteur couper la parole aux ingénieurs à chaque précision. Elle se forçait à rester calme, respirer, économiser son énergie pour les grands chantiers qui viendraient. Sorbier ne lui facilitait pas la tâche.

— On parle de découvertes majeures pour l’Humanité toute entière, capitaine, répliqua-t-il avec sa morgue habituelle. J’ai le droit d’être curieux, non ?

Il n’avait pas fallu une nuit pour qu’il oublie sa peur et perde sa mine penaude de la veille. Hateya décida de lui remettre les idées en place.

— Si vous ne laissez pas parler les ingénieurs, vous n’apprendrez rien. Et je vous rappelle qu’un peu de courtoisie ne fait pas de mal aux oreilles.

Elle ne laissa pas le prospecteur protester et fit signe à Oslan de continuer. Il projetait des photographies sur une des parois du module.

—Toujours sous réserve de confirmation, je précise bien, il semble que les bestioles que nous avons découvertes sont des sortes de micro-robots, réalisés dans un métal ou un alliage qui nous est inconnu. Leur forme est variable, mais toujours géométrique et symétrique : ils possèdent un nombre défini de segments, qui se collent, se combinent, se complètent entre eux. Qui dit symétrie dit centre, et c’est le seul endroit de leur anatomie qui soit identifiable à coup sûr.

Il zooma sur une photo représentant une structure composée de deux « H » inter-croisés. Chaque branche était constituée de l’assemblage de plusieurs cubes, parfaitement alignés les uns aux autres, mathématiquement rigides. A l’inverse,  le centre de la figure était une sphère plus claire, non reliée aux autres segments, laissant deviner une texture granuleuse, floue.

— Quand on regarde à très basse vitesse, cette sphère vibre, d’où l’impression de léger flou sur la photo. Vous remarquerez que les segments ne lui sont pas physiquement attachés, mais lévitent autour d’elle. Attendez un peu de voir la suite !

Oslan appuya sur une touche, et l’image s’anima. La bestiole resta un moment immobile puis, subitement, subitement, se mua en tétraèdre.

— Repasse-le au ralenti, Oslan, protesta Léa. On est pas Œil-de-Lynx, nous !

— C’était juste pour vous rappeler la rapidité de mouvement, répliqua-t-il à sa sœur. On a vu hier ce que ça donnait à grande échelle, c’est d’autant plus visible sur cette petite structure.

Au ralenti, les cubes se mouvaient ensemble, toujours très symétriques, se collant, se frottant, glissant les uns contre les autres, pour aboutir à une nouvelle structure parfaitement géométrique. Hateya ne détachait pas son regard de l’animation. Quel lien pouvait-il y avoir entre ces composés si artificiels, si rationnels, et le flux d’émotions auquel la chose les avait soumis ? Oslan détailla ensuite l’effet de combinaisons entre plusieurs bestioles, comme il disait, ajoutant à son malaise de la capitaine. Ensemble, elles formaient rapidement des toiles, des sphères, des cubes, tels des jeux d’enfants que l’on empile, détruit, ré-empile à volonté. Hateya avait toujours imaginé trouver une forme de vie biologique, faite d’eau, d’imperfections, de courbes, de membranes, de gènes – certes pas comme les leurs, mais pas si éloignées. Ils se trouvaient ici en présence d’atomes, de structures physiques très différentes d’une forme de vie à laquelle ils s’attendaient, sans aucun moyen pour le moment de comprendre comment ces choses interagissaient avec leurs émotions.

— Ok, c’est bien beau tous ces jeux de dominos, mais quand est-ce qu’on arrive au cœur du sujet ? s’impatienta Sorbier. Tu nous as parlé d’une source d’énergie  illimitée!

— Oui, enfin, c’est pas en quelques heures de recherches que je vais percer les secrets d’une technologie alien millénaire, ironisa Oslan, agacé par le prospecteur, sans pouvoir blâmer son impatience – lui aussi était tout excité face à ces nouveautés. L’alliage du métal qui compose ces structures nous est inconnu. Je pense qu’il y a du Diborure de Magnésium, mais sa structure atomique n’est pas la même que celle référencée dans nos bases de données. Quoiqu’il en soit, c’est sûr : ce matériel est un supraconducteur dans les conditions de températures et pression qui règnent à la surface de la planète.

Le regard de Sorbier s’alluma d’une flamme dont la cupidité n’échappa à personne.

— Excellente nouvelle ! Les supraconducteurs sont si difficiles à fabriquer et à stabiliser dans nos diverses installations, il y a probablement des milliards d’applications à imaginer… pour permettre la survie de l’Humanité, s’empressa-t-il de rajouter face au regard menaçant que lui lançait Hateya.

— Oui, enfin, vous emballez pas non plus, réprimanda Léa. On touche pas à nos bestioles tant qu’on ne sait pas si elles sont vivantes ou pas !

— Forcément qu’elles ne sont pas vivantes… vous voyez des cellules ? Un code ? Une capacité à se reproduire en autonomie ? A proliférer ?

Léa haussa les sourcils, exaspérée. Sentant l’ambiance se tendre démesurément trop à son goût, Hateya repris les choses en main.

— Je vous rappelle à tous que nous sommes des explorateurs sur une planète inconnue, qui nous a déjà bien fait comprendre qu’elle n’aimait pas les conflits. Personnellement, je ne tiens pas à savoir si une onde sonore est capable de tuer un être humain. Alors, s’il vous plaît, soyez enthousiastes, soyez curieux, soyez extatiques si vous voulez, mais surtout… soyez polis.

— Je propose une séance câlin pour tout le monde ! plaisanta Corey en ébouriffant les cheveux de Sorbier, qui eut du mal à réprimer un grognement mécontent.

Léa rougit légèrement avant de reprendre la parole, Sorbier ne broncha pas – ce qui, chez lui, était un réel signe de bonne volonté. La promiscuité induise par le module, le stress des évènements qui les dépassaient, l’euphorie de leurs découvertes, la fatigue liée à la gravité… l’équipe était soumise à une pression difficile, songea Hateya. Elle savait en partant que les divers caractères en présence créeraient des étincelles : elle n’avait cependant pas anticipé à quel point. Heureusement, Corey et Oslan l’aidaient à calmer le jeu entre Léa et Sorbier. Elle réalisa sur le moment que la planète elle-même lui donnait une excellente excuse pour apaiser les conflits. Un sourire effleura ses lèvres. Ça venait peut-être de là, cette connivence qu’elle sentait depuis qu’elle avait posé les yeux sur Terra Nova 56. Elles avaient en commun d’aimer la tranquillité.

— La définition de la vie est sujette à de nombreuses interprétations, reprit Léa, faisant manifestement de gros efforts pour se contenir. Ca fait longtemps qu’on ne considère plus qu’il s’agit uniquement de perpétuation de l’espèce : nos robots fabriquent des robots identiques, mais on ne leur a pas encore reconnu le statut d’être vivant. Je t’accorde qu’échanger de l’information, s’adapter à son environnement, faire preuve d’autonomie ne signifie pas forcément être vivant. Mais le phénomène que nous avons vu hier dégageait des émotions. Et les émotions sont une des manifestations de la conscience, ce que nous considérons aujourd’hui comme le stade le plus avancé et le complexe de la vie.

Corey leva la main :

— Chaque petite structure pourrait-elle être par exemple un équivalent de nos cellules et, mise bout à bout dans la chose que nous avons vu hier, un être vivant ?

— C’est bien mon idée.

— Balivernes ! s’exclama Sorbier. Hier, nous – enfin, surtout vous – avons ressenti des émotions. Je ne vois pas en quoi la chose bizarre que nous avons vu en avait, elle.

Le silence gêné de Léa voulait tout dire : Sorbier avait raison. Hateya ne parvenait cependant pas à le croire : depuis le début, elle éprouvait quelque chose sur cette planète. Quelque chose d’indéfinissable, qui prenait corps à corps petit à petit en elle. Une présence. Une intimité. Sa formation, ses années de commandement, son expérience à elle, qui avait vécu l’Exode, lui disaient que tout ceci n’était qu’une ruse de son cerveau pour l’apaiser. Parce que oui, il fallait qu’elle le reconnaisse. Elle voulait trouver une planète à l’Humanité. Réaliser ce rêve en lequel Sahil croyait tant. Elle s’était interdit d’y croire, mais  Terra 56 avait eu raison de ses défenses. Cette intuition d’une rencontre imminente, venait-elle de ses propres espérances, ou réellement de quelque chose qui l’attendait ici ?

Son équipage, lui, espérait une réponse, une directive de sa part. Elle connaissait déjà sa décision. Eux auraient le temps. Elle en manquerait bientôt.

— Nous allons rester poursuivre les analyses, annonça-t-elle, au grand plaisir de Sorbier. Léa, tu étudieras les interactions entre les bestioles, comme vous dites, pour déterminer si oui ou non, elles présentent une forme de conscience. Oslan, il nous faut absolument connaître l’histoire de cette planète, et déterminer s’il y a eu une vie biologique antérieure, ainsi que les explications à sa disparition. Sorbier, vous adorez le métal, poursuivez les recherches sur ce fameux supra-conducteur et cette nouvelle source d’énergie. Corey, nous déploierons ensemble l’aile extérieure du module pour un séjour prolongé, en commençant par les générateurs d’air respirable. Te connaissant, tu ne devrais pas avoir de mal à nous fabriquer quelque chose qui nous permette de booster le taux d’oxygène de l’atmosphère pour le réinjecter dans le module. On étudiera aussi la possibilité de boire l’eau – autant profiter de la ressource. Nous irons ensuite faire quelques reconnaissances aux alentours. On ne s’approche pas de la chose tant qu’on en sait pas plus. Et bien entendu… nous gardons tous le sourire !

.

Quatre jours sur place amenèrent leur lot de découvertes et de surprises, mais surtout de déconvenues. Le vent s’était levé sur Terra Nova 56. Le premier jour, bravant les bourrasques, Sorbier et Oslan avait réussi à remonter quelques carottes de roche. Puis les rafales avaient forci. La tempête avait recouvert le module de sable turquoise et pâteux comme une gangue de plâtre. Corey seul ne suffisait plus à nettoyer les filtres extérieurs, qu’il fallait soigner plusieurs fois par jour et par nuit. Les membres de l’équipage se relayaient à ce poste, et bénissaient les exosquelettes de leurs combinaisons qui compensaient à la fois la forte gravité, et le poids de la pâtée boueuse qui les engluait rapidement. Les expéditions loin du module avaient naturellement été annulées : plus rien n’était visible à moins de un mètre, et les montagnes acérées avaient été effacées par les rideaux de sable. La clarté ocre de l’étoile de Terra Nova ne parvenait pas à transpercer la tempête turquoise – tout juste à lui donner un reflet violacé étrange. Les jours et les nuits se confondaient, mais c’était encore là le moindre des soucis auxquels l’expédition était confrontée. Les explorateurs étaient habitués depuis longtemps à l’absence d’étoile dans leurs stations-refuges. Par contre, l’arrêt des communications avec le vaisseau les laissaient dans un huit-clos étouffant. L’impossibilité même d’appeler les secours mettait les nerfs d’Hateya à rude épreuve. Elle croisait les doigts pour ne pas avoir à regretter d’avoir poussé son équipage à rester sur la planète.

L’ambiance se dégradait au fil des heures. Léa avait beau stimuler par tous les moyens possibles et imaginables leur échantillon de bestioles, elle n’obtenait ni multiplication, ni signe de réflexion intelligente.

— Nous n’avons qu’un seul spécimen, déplora-t-elle. Peut-être que si nous faisons d’autres prélèvements ailleurs sur la chose, on aura des structures différentes. C’est comme si j’avais un fragment de peau du talon d’Oslan : difficile d’en conclure à partir de ça que c’est un être intelligent !

Sorbier également était d’une humeur massacrante. Ses recherches, épaulées et enrichies par celles du géologue, avaient montré que la planète possédait un pôle magnétique instable. Ceci expliquait la vibration de la sphère située au centre de chaque bestiole : à l’intérieur, un microscopique élément de métal oscillait au rythme de la planète.

— Sur la Première Terre, le pôle magnétique se déplaçait très lentement, avait expliqué Oslan. Quand on prenait une boussole, l’aiguille en métal s’alignait naturellement avec le pôle, et ne bronchait plus. Ici, le champ magnétique est instable, comme s’il ne trouvait pas son équilibre. Les particules métalliques soumises à son influence ne savent plus où donner de la tête, et n’arrêtent pas de bouger. Les êtres qui ont créé ces bestioles se sont servis de ce mouvement pour leur donner la vie. Energie garantie gratuite pour l’éternité!

Cet état de fait enthousiasmait le géologue, le seul à garder le moral, qui avait déjà couvert quelques murs du module de graphiques ondulatoires, de cercles et de flèches en tous sens. Ces recherches rendaient Oslan quasi imperméable à l’atmosphère désastreuse qui régnait au sein de la troupe. Le prospecteur, par contre, faisait grise mine : il n’entrevoyait aucune possibilité de répliquer ce phénomène en-dehors de l’écosystème particulier de Terra Nova 56. L’impossibilité de déterminer l’alliage qui composait les microscopiques choses n’aidait pas. Il devenait insupportable, et Hateya redoutait que sa mauvaise humeur ne mette à terme la mission en péril.

Au quatrième jour de la tempête, écœurée par le manque de réaction de ses bestioles, Léa décida de se changer  les idées en se penchant à son tour sur les carottes des forages. Elles étaient riches en restes de fossiles et structures carbonées : il y avait bien eu de la vie sur Terra Nova 56, une vie probablement cellulaire, biologique, proche de la leur. Elle était cependant très enfouie, donc très vieille : les couches sédimenteuses disposées au-dessus laissaient deviner de longs milliers d’années sans aucun signe de vie.

— C’est étrange, remarqua Oslan lors de leur debrief journalier. Très profond, nous avons des roches que nous retrouvons partout dans l’univers, y compris sur la Terre. Elles sont elles-mêmes recouvertes de la « phase biologique », là où il y a du carbone et des fossiles. Mais au-dessus, je n’arrive pas à identifier la dernière tranche. C’est un mélange de milliers d’éléments disparates, de métal, de roche, d’alliages, avec quelques traces infimes de carbone. Comme si tout avait explosé d’un coup, puis s’était retrouvé en bouillie sans cohérence.

Corey réfléchit, hasarda :

— Si nous postulons qu’il y a eu une civilisation intelligente et biologique ici, cette phase bizarre ne pourrait-elle pas être celle de leur développement ? Sur la Première Terre, à partir de la révolution industrielle, l’Homme s’est mis à produire d’énormes quantités de matières qui n’existaient pas à l’état brut, le plastique par exemple.

Léa secoua la tête :

— Il y aurait d’avantage de traces de biologie dans ces strates, si c’était concomitant à une civilisation. Là, nous n’avons quasiment rien – ce qui veut dire que la planète était déjà plus ou moins dans l’état où elle est aujourd’hui.

— De plus, la transition est brutale, rajouta Oslan. Je pense qu’il y a eu une catastrophe qui a annihilé toute trace de vie – enfin, de vie biologique.

Corey ébouriffe nerveusement ses cheveux verts, tenta de relativiser :

— Au moins, ce n’était pas un hiver nucléaire comme sur la Première Terre. Nous serions déjà tous cramés sinon.

Oslan fronça les sourcils :

— Au vu des forages, je pense que cela a eu lieu il y a très, très longtemps – avant-même que la vie se développe sur notre propre Terre, sans doute. La radioactivité pourrait avoir eu le temps de régresser…

L’équipage alla se coucher, décontenancé par l’histoire inattendue qu’ils découvraient. Hateya prit le premier tour de garde. Elle s’installa en tailleur dans son fauteuil favori, essaya de calmer ses angoisses. Ils ne manquaient de rien, grâce à l’entretien des filtres et l’eau pourvue par le ruisseau. Elle leur autorisait même le luxe d’une douche, que Corey avait construit à partir de trois fois rien. Un plaisir rare pour eux qui vivaient dans l’espace, où l’eau était la plus précieuse des ressources.  Malgré cela, Hateya s’était montrée trop téméraire en décidant de rester, elle en était de plus en plus certaine. La tempête ne montrait aucun signe d’apaisement. Si la vie n’était jamais revenue sur cette planète, il y avait sûrement une bonne raison à cela. Leur enfermement prolongé amenait la capitaine à douter de ses intuitions. Plus rien d’inhabituel n’avait réveillé son instinct depuis la rencontre avec la chose. L’échantillon n’avait aucun effet sur elle. Ne fallait-il pas mieux ne pas perdre son temps ici et repartir explorer d’autres exo-planètes ?

Hateya ferma les yeux, prit le temps d’inspirer, d’expirer, vidant son ses pensées pour retrouver sa sérénité. Un exercice indispensable pour garder la tête froide et l’esprit clair. Autour d’elle, les sons s’entremêlaient : ronflements de l’équipage, vrombissement de l’extracteur, souffle étouffé et ininterrompu de la tempête au-dehors. L’air avait une odeur légèrement sucrée par rapport à celui qu’ils respiraient en station : la signature de Terra Nova 56. Quelques effluves de savon planaient encore dans le module. La température de la planète, agréable, juste un peu plus élevée que celle de la navette, leur permettait d’économiser sur le chauffage.

Hateya savait méditer sans pour autant s’assoupir. Le temps s’arrêtait, mais ses sens étaient en éveil – en plein éveil. Aussi reconnut-elle tout de suite le léger sifflement qui lui parvint. Son ventre se serra au souvenir de l’onde à haute fréquence qui les avait mis au sol quelques jours auparavant. Elle se força à rester sereine, à respirer. Tout le monde dormait, aucun conflit n’était en vue. Où était le danger ?

Le sifflement lui parvenait par vague. Comme entrecoupé par les vents de la tempête. Hateya l’écouta attentivement : encore une fois, il lui rappela les souvenirs d’une enfance si lointaine. Elle n’avait que six ans lorsque l’Exode avait été déclenché. Sauvée parce qu’elle se trouvait au bon endroit au bon moment. Aurait-elle été en Amérique avec ses parents, elle aurait péri comme eux sous les bombes. Elle n’avait jamais su s’ils l’avaient envoyé en France intentionnellement. Elle était enfant, elle n’avait pas compris ce qu’il se tramait dans le grand jeu de la géopolitique mondiale – et la suite n’avait été que de longues années passées à s’adapter, à survivre en tant qu’Espèce, à continuer la quête commencée des décennies avant. Trouver une Seconde Terre. Peut importait le passé, il n’y avait plus ni nation ni commandement, juste la volonté tenace de ne pas s’éteindre. De son dernier jour sur la Première Terre, elle se souvenait de ce grésillement étrange, ce frétillement gracieux des cigales.

Sssssssaaaaaateeeeeeeeyaaaassssss.

La capitaine sursauta. Avait-elle rêvé ? Elle avait perçu un appel. Dehors.

Elle jeta un coup d’œil par le hublot. Il était quasiment recouvert de boue collante. Il fallait encore dégager l’extérieur du module et nettoyer les filtres.

Devait-elle sortir ? Le sifflement était là. En elle plus qu’à l’extérieur. La chose était-elle revenue ?

S’il y avait une occasion de rentrer en contact avec ça, la capitaine décida de ne pas la manquer. Elle secoua Sorbier. Il pouvait être un facteur aggravant, mais il avait aussi montré qu’il était utile face à ce phénomène.

— Vite ! Réveillez-vous ! J’ai besoin de vous !

Elle aida le prospecteur encore ensommeillé à enfiler sa combinaison, ajusta leurs filtres à air et le poussa dans le sas. Dehors, la tempête faisait rage : en quelques pas à peine, ils furent recouverts de la boue turquoise.

— Que se passe-t-il ? Où allez-vous, bon sang ?

Sorbier s’était enfin réveillé. Hateya resta sourde à ses récriminations. Elle venait de voir une fluctuation dans le mur de sable, elle en était convaincue. Elle mit sa main en protection sur son casque, plissa les yeux pour distinguer quelque chose.

— Répondez-moi, merde, capitaine ! Vous pouvez pas me tirer du lit sans rien m’expliquer comme ça !

— Taisez-vous, Sorbier ! Il y a quelque chose, là devant.

Un halo se formait dans la tempête. A cet endroit, le sable pâteux, malgré la puissance du vent, s’écartait à contre-courant, comme repoussé par une sphère irrégulière. Sorbier s’était enfin tu, ce qui confirma à la capitaine qu’elle n’était pas la seule à voir le phénomène.

Le sifflement se fit insistant. Le trou dans la tempête s’élargit. Le cœur d’Hateya battait à tout rompre. Elle sentait que les prochaines secondes seraient les plus déterminantes de sa vie. Bizarrement, elle n’avait pas peur. Elle était là où elle devait être.

Trois silhouettes sombres se dessinèrent dans la sphère. Deux tétraèdres réguliers, parfaits, et une forme plus souple, ovale, agrémentée de quelques bourgeons. Ils étaient de la même couleur que la chose, mais n’en possédaient ni la fluidité, ni la masse. Ils avançaient très lentement, sans pieds, comme s’ils glissaient à la surface du sol. Finalement, ils s’arrêtèrent à quelques pas des explorateurs. Hateya et Sorbier n’osaient bouger. Une voix aigue, métallique et hachée, leur parvint.

— Hommes de la Terre, bienvenue chez vos ancêtres.

Hateya et Sorbier restèrent sans voix. Un instant, ils oublièrent le hurlement de la tempête, la force du vent, les montagnes de sable turquoise, abasourdis par l’énormité de la révélation.

Les extraterrestres existaient.

Ils les attendaient.
Sorbier fut le premier à retrouver ses esprits. La diplomatie n’était pas sa matière favorite à l’école, et comme sur toutes les missions qu’il avait connu, il s’était attendu à trouver une planète vide de toute trace de vie intelligente. Un avantage certain pour négocier les concessions minières. Indécis quand à la conduite à tenir, il lança un regard de côté à Hateya, n’osant pas bouger.

— Capitaine ! chuchota-t-il dans son intercom’. C’est à vous !

Hateya ne réagit pas. Sorbier se risqua à tourner la tête pour mieux la voir. Sous les couches de sable turquoise qui s’amoncelaient sur sa visière, les traits d’Hateya étaient encore figés par la surprise, les yeux écarquillés. Face à eux, les extraterrestres demeuraient immobiles. Le prospecteur se contint pendant quelques secondes. Puis son impatience prit le dessus : il tendit les bras vers la capitaine pour la secouer, incapable de masquer l’appréhension de sa voix.

— Hé Capitaine, c’est à vous, là ! C’est vous la spécialiste en diplomatie extra-planétaire, pas moi !

Hateya eu un léger sursaut. Son regard se focalisa de nouveau sur la scène, elle nettoya d’un revers de main la boue turquoise de son casque. Que dire ? Elle ouvrit les mains en signe d’ouverture.

— Merci de votre accueil.

A peine les mots étaient-ils sortis de sa gorge qu’elle se morigéna. L’intercom’ de sa combinaison n’était fait que pour discuter entre membres de l’équipe, pas pour transmettre le son à l’extérieur. Sans compter le hurlement du vent, épuisante ritournelle. N’aurait-elle eu sa combinaison, vouloir communiquer avec quelqu’un en face aurait été aussi impossible que si elle s’était trouvée sous le réacteur d’une fusée au décollage.

En face, les trois silhouettes étaient toujours épargnées par la tempête : le sable turquoise continuait de dévier de sa trajectoire à leur approche, repoussé par un étrange champ de force. Hateya n’eut pas une hésitation sur la conduite à tenir.

— Sorbier, allez réveiller les autres. Nous avons besoin de tout le monde.

Le prospecteur n’eut pas besoin de se le faire dire deux fois. Doucement, il recula pas à pas, sans oser tourner le dos à l’étrange trio. La capitaine au contraire avança en direction des aliens, en luttant contre le vent.

Un pas. Deux pas. Elle scrutait des réactions de la part de ses vis-à-vis, elle tendait l’oreille pour saisir la moindre parole. Rien ne troublait le mugissement du vent. Les extraterrestres ne bougeaient toujours pas dans leur bulle de calme. Trois pas. Elle n’était plus qu’à quelques mètres d’eux, approchant cette zone étrange où la tempête était absente. Elle pouvait voir la limite entre l’atmosphère saturée de sable turquoise et, juste derrière, l’absence de toute particule dans l’air. Elle s’approcha encore, à quelques centimètres de l’étrange frontière. Elle avait l’impression de se tenir au-dessus d’un lavabo rempli d’eau : elle pouvait voir ce qui se trouvait au fond de la vasque, mais l’image était légèrement déformée par le liquide. Ici, elle distinguait bien les trois silhouettes, mais la surface du champ qui les protégeait faisait onduler l’image. Y avait-il un danger à traverser cette surface ? Elle aurait juré que non. Il n’y avait qu’un moyen de le savoir.

Elle tendit sa main gantée, énorme, peu gracieuse dans sa combinaison planétaire. Une question absurde lui traversa l’esprit. Les extraterrestres avaient-ils une conscience de la beauté ? Vu leur aspect quelque peu rébarbatif, peut-être pas. Enfin, il ne fallait pas se fier à l’habit, disait-on.

Elle chassa ces pensées parasites d’un mouvement de tête, avança les doigts de quelques millimètres. Le gant traversa la limite entre tempête et calme. Subitement, l’électronique de sa combinaison s’affola. les données projetées sur sa visière l’informèrent que les capteurs de sa main ne fonctionnaient plus. Elle sentit son poignet se raidir. L’exosquelette s’était désactivé. Elle retira aussitôt son bras : tout redevint normal.

Les extraterrestres étaient donc protégés par un champ électromagnétique. Pour que ce champ puisse repousser le sable, elle supposa qu’il devait être sacrément chargé en métal. Qu’avait dit Oslan à ce sujet ? Il avait eu du mal à déterminer la composition du sol de la planète, un mélange disparate de roche et d’alliages.

Les trois silhouettes gardaient leur position. Leur forme géométrique, uniforme et rébarbative, ne laissait distinguer ni organes, ni yeux, ni oreilles, ni bouche… Rien d’identifiable… Hateya n’osait plus pénétrer dans leur champ de force : si son exosquelette s’arrêtait, elle ne pourrait presque plus bouger, car la structure métallique ajouterait sa résistance à la gravité déjà forte de la planète. Sans compter son filtre respiratoire, dont elle n’était pas sûre qu’il puisse fonctionner sans courant. Elle avait besoin des conseils de Corey. En attendant son arrivée, elle tenta de communiquer par gestes avec les créatures, secoua la main en signe de bienvenue. En vain. Une énorme frustration lui noua le ventre. Ces extraterrestres étaient-ils tombés en catatonie ?

La voix de Corey jaillit dans son intercom’, tendue – être réveillé en sursaut par l’annonce d’une rencontre du troisième type lui avait retiré un peu de son habituel flegme.

— Capitaine, vous allez bien ? Peut-on approcher ?

Hateya sourit derrière son casque. Même dans une situation exceptionnelle, Corey était toujours aussi prévenant. Une bénédiction.

— Pas de soucis, Corey. Avancez jusqu’à ma hauteur. Nos hôtes semblent figés, j’ai besoin de tes conseils pour démarrer la conversation.

En quelques mots, Hateya leur résuma ses observations. Corey n’attendit même pas la fin de son exposé pour passer sa main en de nombreux allers-retours entre la tempête et la « bulle » des extraterrestres, notant mentalement, les sourcils froncés, les réactions de son exosquelette. Oslan entreprit le tour du phénomène à pied, repoussant sans cesse la boue bleue qui recouvrait son casque. Certes, elle était collante, agaçante et désagréable. Elle lui permettait cependant de visualiser le champ que généraient les créatures. Sans cette infernale poussière, Hateya aurait pu se rapprocher trop près, inconsciente du danger, et se retrouver paralysée dans son exosquelette hors d’usage. La tempête avait cet avantage de donner un corps à ce champ étrange. Oslan sortit son appareil de mesure des ondes électromagnétiques basse fréquence. Depuis qu’il avait découvert la capacité des bestioles à utiliser le champ magnétique changeant de la planète pour générer leur énergie, il ne se séparait plus de cette machine.  Il déplia l’antenne pyramidale et orienta le boitier vers le champ. L’écran s’affola, les chiffres défilèrent – du chinois pour le profane, une connaissance précieuse pour l’explorateur. Ses mesures prises, il se rapprocha de ses collègues, s’assura par un regard que sa sœur n’était pas trop décontenancée par la tournure des évènements. Ses yeux bleu clair brillaient d’une lueur qu’il connaissait bien. La curiosité. Il ne put s’empêcher d’esquisser un sourire. Elle ne changeait pas. Sorbier non plus : plus en recul, il ne semblait pas très à l’aise dans sa combinaison violette. Hateya et Corey, eux, attendaient stoïquement les explications du géologue. Celui-ci prit une profonde inspiration et se lança :

— Vous avez vu juste, capitaine. Ces trois choses génèrent un champ magnétique, qui repousse naturellement le sable. Je l’avais analysé au départ, par beau temps, sans déceler de potentiel électrique atypique. Cependant, le vent brasse toutes ces particules les unes contre les autres depuis plusieurs jours, et, ajouté à l’apport d’humidité du ruisseau, cela change leur composition – j’aurais dû y penser, c’est évident ! Le sable n’était pas pâteux avant la tempête. Sous cette forme, il très chargé en électricité statique : c’est assez pour être repoussé par le champ.

Hateya écourta d’un geste de la main ces explications scientifiques. En ces instants cruciaux pour l’Humanité, l’action primait avant tout.

— D’accord, d’accord, mais cela ne nous dit pas comment rentrer en communication avec eux. Nous les avons entendus parler avec Sorbier et depuis, plus rien.

Oslan gratta pensivement la boue sur sa manche.

— Et si générer le champ leur demandait tellement d’énergie qu’ils n’en ont plus assez pour nous adresser la parole ? hasarda-t-il. S’ils sont composés eux aussi de bestioles, je ne vois pas d’où ils tirent cette force – le pôle magnétique instable de la planète ne leur suffirait pas…

Le visage de Corey s’éclaira d’un sourire. L’étude des ondes électromagnétiques n’était pas sa spécialité, mais il savait que, partout où il y avait de l’électricité, on trouvait ces fameuses ondes. Or, les explorateurs avaient amené des batteries avec eux. Des batteries très puissantes.

— J’ai une idée ! déclara-t-il, enthousiaste.

On allait voir si un technicien n’était pas utile lors d’un premier contact avec des extraterrestres !

.

Yghouna contemplait, consterné, les statistiques. Leurs chances de succès avaient cessé de progresser. Ils avaient réussi à capter l’attention des Terriens, un pas énorme dans leur entreprise. Mais à présent les explorateurs ne réagissaient pas comme les trois siffleurs s’y attendaient. Plutôt que de venir se mettre à l’abri du bushh avec eux, ils tournaient autour du champ, s’affairaient, s’agitaient, tout en prenant bien soin de rester éloignés. Comme Zaïdel avait mis bien trop d’énergie dans l’émission de la première phrase, il ne pouvait plus se rendre audible par-dessus la tempête. Ordrisk, fidèle à lui-même, lâcha avec consternation :

— Comment une espèce aussi incohérente peut-elle sauver les créateurs ? A peine arrivés, ils voulaient tout faire sauter. Quelques jours plus tard, ils se laissent prendre par le bushh. Et quand on leur propose une protection, ils tournent autour sans franchir le pas. Je ne comprends pas.

Zaïdel pourtant avait repris confiance. Yghouna supposa que cela était lié aux émotions dégagées par les humains : seul son confrère y était sensible. Il avait ainsi accès à des données que les autres ne percevaient pas.

— Je distingue beaucoup de tension, expliqua l’émotionnel, de perplexité, de frustration. Il y a aussi de la joie, de la curiosité, de l’admiration, et beaucoup d’impatience. Nous avons généré chez nos hôtes un déferlement intérieur qui perturbe forcément leur sens pragmatique. Laissons-leur un peu de temps pour se remettre en accord avec eux-mêmes.

— Un peu de temps ! s’exclama Ordrisk. Ils vont vite, très vite. Mais nos réserves s’épuisent encore plus vite. Maintenir le champ et raisonner à leur vitesse nécessite une quantité phénoménale d’énergie. Nous allons bientôt en manquer. Et si nous tombons en rade avant d’avoir pu leur parler ?

Ordrisk avait parfaitement résumé la pensée d’Yghouna. Même constitution, même fonction, même raisonnement. Certes, les milliers de cycles solaires passés depuis l’hécatombe avait fini par créer des divergences entre les deux siffleurs techniques : Ordrisk se montrait plus véhément, animé… voir pessimiste. Yghouna, plus posé, gardait de son ancienne vie le réflexe de réfléchir avant d’émettre une opinion. Les siècles aidant, ils développaient chacun une personnalité différente. Qu’en auraient pensé les créateurs ?

L’optimisme de Zaïdel ne prit pas ombrage de la réflexion d’Ordrisk.

— Ils attendront la prochaine éruption solaire, affirma-t-il, sûr de lui. Ils comprendront vite que nos batteries nécessitent l’énergie apportée par les tempêtes stellaires.

— Ne les confonds pas avec les créateurs, rétorqua Ordrisk, toujours dubitatif. Ce n’est pas parce qu’ils ont des émotions qu’ils sont aussi intelligents. Ce n’est pas la même chose. Ils sont si différents !

Soudainement, une étrange sensation figea les trois siffleurs. Un léger vertige, un arrêt de quelques nanosecondes de leurs vibrations. Puis tout redevint normal. Ou du moins, presque tout. Quelque chose avait changé – comme si, sans qu’ils l’aient décidé, leurs corps ralentissaient. Une entrave, légère mais présente. Une perturbation de leur champ magnétique.

Yghouna n’eu pas le temps de s’appesantir là-dessus. En face, les silhouettes humaines se faisaient plus précises – ce qui, dans sa vision infrarouge, signifiait plus denses et plus chaudes. D’énormes bulbes à cinq excroissances, parcourues de milliards d’étoiles qui se concentraient dans l’une de ces protubérance – la plus haute, une étrange sphère emplie ces signaux électriques qui caractérisaient aussi les créateurs. Ce point mis à part, songea Yghouna, ils étaient bien différents. Les terriens étaient beaucoup, beaucoup plus grands, semblant presque voler au-dessus du sol dans leur position verticale. Leur corps manquait d’épaisseur, leurs membres étaient tous alignés sur un même plan, la pompe qui régulait la circulation de leurs fluides maladroitement posée trop haut sur le côté droit de leur anatomie. Tout ceci donnait à Yghouna une désagréable sensation de travail mal fini, de créature amputée et maladive. Bien sûr, il savait qu’il n’en n’était rien, et les humains avaient prouvé, depuis leur atterrissage sur la planète, qu’ils représentaient bien une forme de conscience émotionnelle, digne héritière des créateurs. Bien sûr, le lien était trop lointain pour que les hommes ressemblent point par point aux antiques habitants de Terra Nova. Les créateurs avaient envoyé un peu de matériel biologique dans l’espace, presque au hasard. Rien de plus. Cela remontait à si longtemps – des millions de cycles stellaires. Les chances de succès étaient si fines. La présence aujourd’hui des hommes, à quelques pas d’eux, la chance qu’ils représentaient pour le flux dépassait de loin leur apparence. Peu importait leur support physique – il n’était que la conséquence de l’environnement de leur propre planète. Magnétisme, gravité, atmosphère, étoile, les différences avec Terra Nova expliquaient leur excentricité. Sans conséquence : seule la conscience était importante. Yghouna prit une décision :

— Ton générateur d’ondes sonores est toujours opérationnel à courte distance ? demanda-t-il à Zaïdel. L’heure est venue de transmettre notre mission.

.

Hateya sourit. Avec une batterie et un bout de… – de quoi au fait ? Elle n’aurait su le dire, et au vu des circonstances, n’en n’avait cure – Corey avait fabriqué en un temps record un répulsif à tempête. Le champ électrique généré par sa machine compensait celui des extraterrestres, et elle pouvait désormais s’approcher d’eux sans perturber son exosquelette. Léa la suivait. La jeune femme avait convaincu en quelques mots sa capitaine : son domaine d’expertise incluait aussi l’anthropologie. Des compétences que tous possédaient, c’était celle qui se rapprochait le plus de la diplomatie. Sorbier ne s’était pas fait prier pour céder sa place, bien content de rester en arrière en compagnie d’Oslan et Corey. La capitaine avait raison. Ne pas prendre l’avantage numéraire sur les créatures qu’ils avaient en face était une évidence diplomatique.

Hateya se plaça face aux aliens impassibles. Elle ouvrit les bras.

— Merci pour votre accueil, articula-t-elle avec soin, afin d’être compréhensible dans le haut-parleur que lui avait donné Corey – un vieux mégaphone extirpé du fourbi que le technicien traînait partout avec lui. Hateya jura de ne plus jamais réduire la taille de ses valises lors des expéditions.

Léa contempla ses interlocuteurs, les yeux grands ouverts, un sourire flottant sur les lèvres. Etrangement, elle ne ressentait ni peur ni appréhension – dans de telles conditions, cela aurait été bien humain. Seules scintillaient en elle la curiosité et la joie de la découverte. Elle s’étonnait de se découvrir aussi exaltée. Après son échec avec les bestioles que Sorbier avait ramené, elle allait peut-être pouvoir comprendre comment ces êtres fonctionnaient. Les trois « autochtones » étaient visiblement faits du même bois : même couleur, même surface lisse, géométrique, en trois dimensions. Le mouvement leur manquait, mais si la capitaine disait vrai, ils étaient capables de parler. Parler ! Emettre des ondes sonores, communiquer, apprendre leur langue, la restituer, donner du sens, maîtriser des fonctions cognitives complexes… Si les aliens étaient doués d’intelligence, s’ils parvenaient à se comprendre, avec un peu de chance ils seraient capables de s’expliquer.

Hateya s’arrêta à quelques pas des créatures. De près, ils étaient fidèles à l’image qu’elle en avait eu dès le premier instant : des objets géométriques parfaitement lisses, comme taillés dans un marbre anthracite. Elle pouvait presque distinguer son propre reflet sur leurs parois. N’aurait-elle pas entendu leur appel, qu’elle aurait douté avoir des êtres intelligents face à elle. Mais elle ne parvenait pas à oublier la voix dans la tempête…

— Je m’appelle Hateya, énonça-t-elle clairement. Je viens de la Terre, une planète très lointaine.

Elle attendit, à nouveau. Au-dessus de sa tête, la tempête glissait sur le champ magnétique dans un chuintement étouffé. Son oreille distinguait également un léger sifflement, semblable à celui qui l’avait tiré du module. Il venait des extraterrestres, elle l’aurait juré. Elle apprécia la beauté étrange de cet instant suspendu.

Léa, de son côté, sursauta de surprise lorsque la voix mécanique, aigue, s’éleva une nouvelle fois.

— Je suis Zaïdel, prononça la voix. Je viens de notre planète Sssshridiiiiiii.

La phrase se termina dans un sifflement étrange, presque harmonieux au regard des paroles monocordes précédentes. Etait-ce le nom de la planète, était-ce la marque d’une exclamation, d’une interrogation, était-ce simplement une respiration ? Ne distinguant aucun mouvement chez leurs étranges interlocuteurs, Hateya ignorait même quelle créature avait parlé – ou quelle partie de la créature, car après tout, les trois figures ne formaient peut-être qu’une unique entité. Hateya reprit :

— Avec moi, Léa, une terrienne comme moi. Puis Oslan, Adrien, Corey. Nous venons tous de la Terre.

— Vous avez des émotions, remarqua la voix.

Hateya tiqua. En présentant son équipe, elle espérait que la voix lui explique qui se tenait face à elle. Peut-être n’avait-elle pas compris.

Le timbre clair de Léa parvint à la capitaine au travers de l’intercom’.

— Redéfini avec lui une émotion, conseilla la biologiste. Ils parlent notre langue, mais nous devons nous assurer qu’ils comprennent vraiment le sens des mots. L’émotion sous-entend la conscience, nous devons déterminer à quel degré ils se situent.

Hateya opina, réfléchi quelques instants avant de répondre :

— Oui. Nous éprouvons de la peur quand nous sommes en danger. De la tristesse quand l’un de nous disparaît. De la joie quand nous sommes heureux. Du désir lorsque nous voulons accomplir quelque chose. Est-ce la même chose pour vous ?

— J’ai été créé pour comprendre les émotions. Je ne ressens pas les émotions. Le flux ressent les émotions.

Hateya jeta rapidement un coup d’œil à Léa : derrière sa visière, la biologiste faisait des yeux ronds. Hateya poursuivit :

— Qui vous a créé ?

— Dans votre langue, nous les appellerions les créateurs.

Léa n’était pas satisfaite de la réponse :

— Il faut leur demander une description par analogie, revenir à des notions plus simples : leurs créateurs étaient-ils comme nous, des êtres biologiques faits de cellules ?

Corey profita de l’occasion pour intervenir :

— Si quelqu’un ou quelque chose les a créé, ce sont donc… des machines ?

Hateya haussa les sourcils, amusée – il n’y avait bien que Corey pour s’enflammer davantage pour des machines que pour des êtres vivants. Quoiqu’il en soit, la capitaine avait besoin d’un peu de concentration. Elle recadra son équipe :

— Notez vos questions dans vos notepad et on en rediscutera après. On ne va pas avoir toutes nos réponses en moins de deux minutes. Laissez-moi conduire l’entretien sereinement.

Elle reporta son attention sur les trois créatures. Elle aussi avait milles questions à leur poser : comment choisir la plus pertinente ? La moins déstabilisante ? Son interlocuteur pouvait-il changer facilement de sujet ? Avait-il des codes propres à ne pas bousculer ? Tous les protocoles, tous les guides de Premier Contact élaborés par l’humanité, toutes les réflexions des théoriciens lui semblèrent soudain profondément inadéquates, face à cette intelligence inconnue. Elle regrettait les protocoles de prélèvement de cellules, souches et autres bactéries primitives : ils n’étaient au final pas si complexes en regard d’une première conversation inter-espèce. Elle continua donc de suivre son instinct.

— Pourquoi vos créateurs vous ont-ils fabriqué ?

— Nos créateurs nous ont fabriqués pour les aider à vivre. Yghouna et Ordrisks étaient des sssshihhhh.

Hateya perçu de nouveau cet étrange sifflement auquel elle était bien incapable de donner une signification – sinon qu’il s’agissait bien d’un mot. La voix métallique avait-elle sentit son désarroi ? En tout cas, elle se reprit aussitôt :

— Dans votre langue, vous diriez des siffleurs. Les créateurs nous ont nommés d’après le bruit que nos composants magnétiques produisent. Yghouna et Ordrisks étaient des siffleurs techniques, qui nettoyaient l’atmosphère grâce à leur cœur de palladium, pour que les créateurs puissent respirer. Moi, j’étais un siffleur émotionnel, mon rôle était d’accompagner les créateurs dans leur cycle.

La longue tirade rassura Hateya et Léa sur un point. Les créatures – puisqu’elles étaient donc plusieurs – étaient capables d’aligner plus de trois mots à la fois. Bien entendu, leur manque d’intonation et leur timbre métallique n’étaient pas très agréable à l’oreille. Mais ces détails n’avaient aucune importance. Les Sourciers avaient la chance inouïe de rencontrer une forme de vie intelligente qui parlait leur langue. Un seul point chiffonnait la capitaine : les aliens ne posaient aucune question, se contentaient de répondre à celles des humains. Connaissait-il déjà tout d’eux ? Ou n’accordaient-ils pas d’importance à ce sujet ? Pour le moment, la capitaine se concentra sur l’avantage que cela lui conférait : elle avait plus de latitude pour les interroger. Elle poursuivit :

— Vous avez dit qu’ici se trouvaient nos ancêtres à nous, humains. Vos créateurs nous ressemblaient-ils ?

— Les créateurs avaient le même sshihhisss que vous.

Un silence suivi la déclaration. L’absence de visage, de structure corporelle, de mouvement visible chez les trois créatures était très déroutante. Hateya ne savait interpréter le silence : son interlocuteur cherchait-il un mot pour continuer ? Avait-il tout dit ? Devait-elle le relancer ? Elle n’en n’eut pas besoin : la voix, toujours aussi artificielle et monocorde, reprit.

— Je ne sais pas quel mot employer dans votre langue.

— Pouvez-vous me décrire ce à quoi vous faites référence ?

— Aux étincelles qui portent votre intelligence et ordonnent à votre biologie.

Des étincelles, de la biologie ? Hateya ne voyait pas où l’être voulait en venir. Heureusement, Léa, elle, saisit la balle au bond :

— Il parle de l’influx nerveux, je pense. Tout ce qui gère nos réflexes, nos mouvements, notre pensée, ce sont des signaux bioélectriques qui transitent via les neurones. Ca ne fait pas d’étincelle, mais je suis sûre qu’il parle de ça. Qui dit neurone dit cellule !

Hateya acquiesça : les créatures qu’elles avaient en face étaient donc bien des machines construites par des aliens ayant développé un système nerveux complexe – autant voir plus que celui des humains. Des robots en somme. Mais qu’étaient devenus ces fameux créateurs ?

— Le mot que vous cherchez est « neurone », expliqua Hateya via le mégaphone. Vos créateurs avaient des neurones comme nous : un système de cellules qui communiquent aux autres via des étincelles électriques. Mais où sont vos créateurs ? Nous aimerions les rencontrer.

Un nouveau silence. La voix de Sorbier, exaspéré, retentit dans les intercoms. Hateya l’avait presque oublié, celui-là.

— On est pas sortit de l’auberge avec ces zigues ! Ce ne sont que de vieilles machines qui tournent à vide. C’est évident qu’il n’y a plus une seule trace de vie sur cette planète !

Hateya n’eut pas le temps de le remettre à sa place. La voix mécanique de Zaïdel se fit de nouveau entendre.

— Nos créateurs avaient calculé que leur support biologique allait disparaître. Ils ont fabriqué des êtres comme nous pour y déposer leur neurone. Plus les vents solaires arrivaient, plus la vie disparaissait, mais plus nous étions forts, nous les siffleurs. Quand au dernier jour de l’Hécatombe, il n’y a plus eu de vie sur notre planète, nos créateurs sont restés prisonniers du flux.

Hateya sentit ses épaules s’alourdir, son dos se courber, comme si la forte gravité de la planète reprenait ses droits. L’euphorie des premières paroles était passée. La discussion avait entamé ses forces. Elle avait beau ne pas tout comprendre dans les réponses de Zaïdel, une chose au moins était claire. La vie n’existait plus sur Terra Nova 56.

Une légère pression sur son bras la sortit de ces sombres pensées. Fébrile, Léa s’était rapprochée d’elle :

— Capitaine…Tout ça me rappelle quelque chose. J’ai étudié les théories robotiques anciennes, vous savez, en plus de la biologie. Bien avant l’Exode, des scientifiques de notre Terre étaient convaincus qu’on pouvait télécharger la conscience humaine dans des corps mécaniques, et ainsi gagner l’immortalité. Eux n’ont jamais réussi mais… si les extraterrestres l’avaient fait ? S’ils avaient transféré toutes leurs connaissances, leurs souvenirs, leurs identités dans des structures non biologiques, intemporelles ?

La lumière se fit enfin dans l’esprit de la capitaine. Cette étrange chose qu’ils avaient rencontrée, ce conglomérat de minuscules structures métalliques, capable de réagir comme une seule entité et de les bombarder d’émotions… Pour en être sûre, elle posa la question :

— Qu’est-ce que le flux ?

— Vous l’avez rencontré il y a cinq nuits. C’est le seul témoin des créateurs. Il vous attend depuis trois cent cinquante millions d’années.

Hateya ne put masquer sa surprise.

— Il nous attend ?

La réponse devait être préparée, car la voix mécanique retentit aussitôt, débitant rapidement une suite de phrases complexes.

— Quand les créateurs ont compris que les caprices de notre étoile tueraient toute trace de vie ici, ils ont envoyé vers d’autres planètes les éléments indispensables pour que la vie éclose ailleurs. Ils avaient prédit que d’autres intelligences viendraient les sauver.

Hateya avait l’impression que le sol se dérobait sous ses pieds. La tête lui tournait. La situation prenait un tour qu’elle n’aurait jamais imaginé. Les Sourciers n’avaient pas prévu de sauvetage au programme. Enfin si. Celui de l’Humanité. Visiblement, les hommes n’étaient pas les seuls à lutter pour survivre.

— Les sauver ? reprit-elle. Pouvez-vous être plus clair ?

A nouveau, la réponse fusa. Peut-être Zaïdel prenait-il de l’assurance dans la maîtrise du langage humain.

— Le flux n’est plus que l’ombre des créateurs. Avant, lorsqu’un créateur sentait l’appel, son enveloppe biologique disparaissait, et sa conscience renaissait dans un nouveau corps, neuf et vierge. Depuis que la vie a disparu, les consciences des créateurs sont bloquées dans le flux. Elles ont besoin de s’incarner pour grandir à nouveau.

Hateya n’eu pas le temps de digérer ces informations : Léa resserrait sa poigne sur son bras.

— Il parle de réincarnation, capitaine. Il s’agit d’une croyance qui prend racine dans notre incapacité à accepter que notre âme, qui est la quintessence de notre personnalité et de notre conscience, disparaisse tout simplement à notre mort. Rien n’a jamais été prouvé, au contraire. Ce mode de pensée induit que la population soit stable, comme l’énergie – rien ne se perd, tout se conserve. Hors, cela n’a jamais été le fonctionnement de l’Humanité.

Léa darda un regard sombre sur leurs interlocuteurs. Etait-elle déçue, perplexe, méfiante ? Hateya n’aurait su dire. La réaction de la jeune femme la surprenait.

— Nous avons en face de nous des machines – des robots, reprit-elle, une pointe de dédain dans la voix. Ils n’ont donc aucune conscience propre de la réalité : ils vont faire et dire ce que leurs créateurs leur ont inculqué. Nous devons mener nos propres expériences et rester objectifs, sans nous mettre en danger.

Hateya posa une main rassurante sur l’épaule de Léa.

— Ne t’inquiète pas. Pour le moment, nos hôtes n’ont manifesté aucune mauvaise intention.

La biologiste faillit s’étrangler.

— Aucune mauvaise intention ? Nous avons ce qu’ils n’ont plus, Capitaine. Nous avons un corps fait de cellules, autonomes et capables de se multiplier. Et d’après ce que je comprends, c’est ce qu’ils cherchent pour ressusciter leurs fameux créateurs.

Quatre jours après avoir rencontré les siffleurs, Hateya marchait, minuscule silhouette perdue sur la plaine turquoise de Terra Nova. La tempête venait tout juste de retomber, aussi brutalement qu’elle était apparue, rendant à la planète son ambiance pourpre et apaisée.

Seule au pied des montagnes, la capitaine aurait aimé pouvoir enlever sa combinaison, libérer ses sensations, communier avec Terra Nova.  Sentir les aspérités de la roche turquoise sous ses pieds. La douceur du vent sur son visage. L’arrière-goût sucré de l’air dans sa gorge. Mais l’atmosphère était encore trop chargée en dioxyde de carbone pour ses poumons de terrienne.

Avant de tomber en léthargie, les siffleurs leur avaient livré par brides l’histoire de Terra Nova. De ce puzzle incomplet, les explorateurs avaient, à force d’analyses et de déductions, reconstitué une trame plausible. Une histoire bien plus ancienne que celle de la Terre. Une fatalité implacable qui leur avait fait froid dans le dos.

Terra Nova. De Terre Nouvelle, elle devenait Terre Antique. Pouvait-elle être une Terre de Renaissance ?

Les explorateurs l’avaient compris : ce qui avait fait la force de Terra Nova lui avait coûté la vie. Proche de son étoile, Pi268, elle avait pu profiter de sa chaleur. Comme sur la Première Terre, la tectonique des plaques avait chargé l’atmosphère en dioxyde de carbone, libéré l’eau, qui s’était alors condensée en d’immenses océans. Les traces de fossiles trouvés par Léa corroboraient le discours des siffleurs : la vie avait jadis colonisé la planète. Des végétaux avaient chargé l’atmosphère d’oxygène, les organismes s’étaient développés, la conscience avait émergé. Zaïdel ne s’était pas appesanti sur la description physique des habitants, mais ils avaient atteint un niveau technologique égal à celui de l’humanité, exploité l’énergie fournie par l’instabilité du pôle magnétique de la planète, et créé des robots immortels.

Hateya maintenait un pas régulier et assuré. Aidée par son exosquelette, la marche n’était pas difficile. Elle avait tenu à profiter une dernière fois de ce privilège de Sourcier : avancer sous le soleil, droit devant, toujours. Ici, pas de sas, pas de passerelle, pas de porte fermée, de pièce exigüe. Aucune limite.

Marcher libérait l’esprit. Celui de la capitaine vagabondait sur les révélations des derniers jours. Elle songeait que la vie était bien peu de chose au regard de l’immensité de l’univers. Avant même  d’errer au hasard du vide interstellaire, soumis aux dures lois des astres, les hommes en avaient déjà conscience. Comment ne pas se sentir minuscule face aux milliards d’années lumières inaccessibles à une vie, aux galaxies innombrables et au vide insondable dont était fait le monde ? L’histoire de Terra Nova  démontrait avec une cruauté froide que la vie n’était qu’un accident vite oublié dans la danse des novas.

L’étoile de Terra Nova se levait, immense orbe qui, après avoir triomphé des montagnes, dominait la plaine de toute son aura. Hateya eut un regard attendri pour l’astre. Pi268 n’était pas très lumineuse, comparée au Soleil. Une naine rouge, que la capitaine pouvait, à la faveur des filtres de son casque, regarder droit dans les yeux. Même si elle paraissait énorme vu de la plaine, elle n’était, au sein de l’univers, qu’une minuscule étoile. Un soleil rouge palpitant d’un amour naïf. Un astre très intime avec sa planète favorite. Car pour profiter de sa chaleur, Terra Nova était dix fois plus proche de son soleil que la Première Terre. Dans le flot de ses pensées, Hateya imaginait Pi268 embrasser son petit bijou, sa planète si unique. Un baiser qui avait signé la fin de toute forme de vie.

Car, malgré toute la tendresse avec laquelle Hateya contemplait la naine, Pi268 n’était pas rouge d’un béguin innocent. Pi268 était écarlate de passion, vermeil d’ardeur, grenat de ferveur. Des milliards d’année plus tôt, elle était brutalement sortie de sa réserve, couvrant la planète de funestes baisers. Les éruptions solaires avaient bombardé Terra Nova de rayons cosmiques et de tornades magnétiques. Les vents avaient soufflé si fort, qu’une partie de l’atmosphère s’était échappée dans l’univers, laissant la surface à nu. Une véritable stérilisation avait eu lieu : privée du bouclier protecteur des gaz, la température avait grimpé en flèche, l’eau s’était évaporée et, rapidement, toute forme de vie avait succombé.

Hateya cligna des yeux. Une goutte de sueur glissa sur sa tempe. Son équipement ne lui permettait pas de l’essuyer d’un revers de main – l’expérience des années n’y faisait rien, c’était toujours désagréable. Elle n’était plus habituée à marcher aussi longtemps, même avec une aide mécanique : ses cuisses la Qu’importe. Elle se sentait vivante.

Au loin, elle distinguait l’aéroglisseur immobile. Elle avait dû user de toute son autorité pour pouvoir partir. Léa n’en démordait pas : s’exposer au flux, c’était courir un grave danger. Si Sorbier ne s’était pas montré difficile à convaincre, Oslan et Corey s’étaient rangés à l’avis de la biologiste. Trop de risques. C’est exactement pour cette raison qu’Hateya voulait y aller seule.

Contrairement aux humains, les extraterrestres n’avaient pas colonisé l’espace. Leur source d’énergie dépendait du pôle magnétique de leur planète : en-dehors de son influence, ils ne savaient que faire. Hateya était convaincue qu’ils ne s’étaient de toute façon jamais préoccupé de quitter leur planète. Son instinct lui évoquait une vie calme, une intelligence n’ayant pas éprouvé ce besoin de repousser les limites qu’avait toujours eu l’humanité. Peut-être parce qu’ils vivaient en harmonie avec leur planète. Peut-être parce qu’ils se réincarnaient.

Quoiqu’il en soit, à l’approche de la catastrophe, les extraterrestres avaient mis toutes leurs connaissances en commun pour construire un support d’incarnation, qui leur permettrait de passer les âges. Le flux. Comme il était basé sur l’énergie , ses milliers des composants n’étaient soumis ni à l’érosion, ni au vieillissement. Les éruptions solaires, de par l’énergie qu’elles dégageaient, permettaient de le  renforcer au cours des âges. Comme Zaïdel et ses deux compères, le flux avait traversé l’Histoire.

Alors qu’Hateya avançait à sa rencontre, les contours de l’énorme nuage gris se précisaient. Le flux avait repris la forme initiale dans laquelle les l’avaient trouvé plus d’une semaine auparavant : un énorme cumulo-nimbus qui roulait des mécaniques, tel un chat ronronnant d’autosatisfaction dans son fauteuil. Hateya l’observait, bienveillante. Voilà des années qu’elle errait, de planète en planète, à la recherche d’un refuge, à la quête d’une trace de vie. La sienne, de vie, avait contemplé des centaines d’étoiles, foulé le sol d’une dizaine de planètes, avec toujours au cœur la nostalgie des couleurs arc-en-ciel de la Terre. Quelques réminiscences  et sensations enfantines qu’elle avait chéries plus que tout.

Elle savait si peu de choses sur le flux ! Qu’importe, les siffleurs leur avaient donné la seule information qui comptait. Le flux était une conscience. Une intelligence. Un souvenir. Léa s’était évertuée à la convaincre du contraire – et certains de ses arguments étaient sérieux. Plusieurs incohérences ponctuaient le discours des robots. Comment les extraterrestres avaient-ils pu envoyer du matériel biologique dans l’espace, en-dehors du champ magnétique de leur planète? Comment pouvaient-ils savoir que les explorateurs arriveraient un jour ? Et pourquoi les dates ne coïncidaient-elles pas, entre leur présupposé envoi spatial et le début de la vie sur Terre ? Malheureusement, les siffleurs s’étaient vite déchargés. Ils étaient retombés en léthargie, juste après avoir expliqué comment le bouleversement magnétique lié aux éruptions solaires leur permettrait de revenir à eux. Corey et Oslan avaient tenté de générer un champ magnétique capable de faire revenir les robots à la vie. Sans succès.

La fin de la tempête avait Leur stock de vivres avait fondu. Et selon le protocole de la Source, à la suite d’une découverte aussi inouïe que la leur, ils étaient tenus d’appeler des renforts. Hateya savait ce qu’elle devait faire.

Elle avait repoussé l’intégralité des objections de Léa – même si plusieurs étaient bien fondées. Comment estimer l’état psychique d’une entité ayant survécu des centaines de millions d’années ? La déferlante d’émotions qu’ils avaient reçu à leur premier contact n’était-elle la preuve que le flux était devenu fou ?

Mais Hateya avait passé sa vie à chercher quelque chose dans l’immensité de l’univers. Le flux représentait l’unique trace d’une civilisation antérieure. Qui sait ce qu’il pouvait leur apprendre ? La capitaine était incapable de laisser passer une telle opportunité. C’était, pour elle, la dernière chance d’aboutir à quelque chose, d’aider l’humanité. Elle n’aurait pas supporté de voir d’autres équipes mener sur Terra Nova des expériences auxquelles elle ne participerait plus. Aussi avait-elle imposé, avec une fermeté inhabituelle, sa décision à sa troupe.

Elle avait pris toutes ses précautions. Elle avait délégué son autorité à Corey, pour qu’il puisse commander la navette retour. Etabli un protocole d’identification pour que, suite à sa rencontre avec le flux, elle ne réintègre l’équipage qu’en pleine possession de ses moyens. Aucune entité extraterrestre ne devait s’infiltrer au sein de la Flotte. Elle s’était lancée dans l’aventure avec sept heures d’autonomie en oxygène, un peu d’eau et de barres nutritives. Au-delà de ce temps, quoiqu’il arrive, les explorateurs avaient ordre de rentrer au vaisseau mère. Les prochaines actions sur Terra Nova dépendraient des choix du Conseil.

Discrètement, Hateya avait embarqué le pistolet de Sorbier. Elle voulait aller jusqu’au bout de cette rencontre historique avec Terra Nova. Elle n’en restait pas moins consciente des risques.

A l’approche du nuage, elle ralentit le pas. Prit le temps de respirer à plein poumons. D’écouter son souffle. De vider son esprit. Elle n’était plus qu’à une centaine de mètres de son but lorsqu’elle perçut les premiers signes d’émotions. Elle était calme, concentrée au point que, lorsqu’une brusque excitation la saisit, elle comprit aussitôt pourquoi cet émoi lui paraissait étrange. Ce n’était pas le sien.

Elle s’arrêta et, s’agenouilla à terre, le plus confortablement possible. Elle prit le temps de secouer ses épaules, de détendre son cou, puis s’immobilisa et ferma les yeux. Reprenant d’antiques techniques de méditation, elle focalisa son regard intérieur sur son propre corps. En esprit, elle suivit le contour de ses muscles, des pieds jusqu’à la tête. Elle les détendit l’un après l’autre par l’action combinée de sa respiration et de sa pensée. Elle entrait peu à peu en transe. Son corps et son esprit ne faisaient qu’un, se fondant dans une réalité différente, hors du temps. Une harmonie qui s’exprimait en vagues chaleureuses, évoquant de lointains souvenirs de baignades, de soleil, de couleurs.

Puis elle ouvrit son esprit au monde extérieur. Elle commença par se concentrer sur le sol de Terra Nova. Elle sentait les aspérités qui reliaient ses genoux et ses pieds à la plaine turquoise. Elle la visualisa dans son intégralité, croûte planétaire étrange, conglomérat de milliers de particules hétéroclites. Il s’en dégageait une impression de densité, de compression Hateya laissa ensuite son esprit s’emplir de l’immensité de l’air autour d’elle. Elle effleura les flancs de la montagne, goûta l’infini de la plaine. L’air était un voile, fin et fragile, prêt à se déchirer à tout instant.

Enfin, elle tendit son être vers le flux. Au départ, elle ne perçut que ce murmure entre souffle et sifflement, qu’ils avaient entendu à leur second jour sur Terra Nova. Elle lui consacra toute son attention, ravivant pour l’accueillir les souvenirs heureux qu’il lui évoquait. Le caquètement des cigales. La douceur de l’air provençal, chargé d’effluves de thym, d’origan et de romarin. Les couleurs chaudes des coussins de la maison familiale, ocre, brique et grenat.

Subtilement, le murmure se mua en mélodie. Pendant un instant, à peine, un pépiement enthousiaste emplit l’espace de camaïeux de bleus et de turquoise, léger, cristallin. Hateya accorda son esprit à ces images, et de minuscules boules de plumes s’envolèrent gracieusement dans l’espace-temps modifié de sa transe.

La mélodie innocente se scinda en plusieurs consonances. Hateya projeta vers elle la beauté des symphonies qu’elle passait en boucle dans son cockpit. Les graves tonitruants des cors et contrebasses, les discours gracieux des violons et des clarinettes, les envolées lyriques des flûtes et hautbois. Face à elle, l’entité se démultiplia, encore et encore, comme un orchestre sans fin. Des dissonances apparurent – d’abord légères, à peine perceptibles. Elles gagnèrent peu à peu en intensité et en nombre. Comme si chaque musicien, parmi les centaines qui composaient la symphonie, se mettait à jouer pour lui, reprenait son identité propre, oubliant l’œuvre qui n’existait que dans l’abnégation de soi. Hateya percevait des… individus, pensées, souvenirs ?… de plus en plus distincts. Des images l’assaillaient directement à présent. Un maelstrom de sensations, de figures, de couleurs, de sons, de sentiments la saisit. Dix, cents, milles perceptions bataillaient dans l’espace. Hateya ne parvenait plus à suivre, perdue, noyée dans un tourbillon d’émotions. Sa propre identité se délita. Son esprit s’affola, déboussolé. Elle tenta de résister, de nager à contre-courant, de conserver les limites de sa personnalité, de rester elle-même.

Sans succès. D’un coup, l’espace hors du temps ne fut plus que douleur. Elle hurla.

.

Ashaisha.

Au sein du néant, un nom.

Dans un autre monde.

Un monde qui n’était plus.

Une clarté fulgurante. Hateya perçut son identité. Se rappela qui elle était. Se remémora sa quête. Ce à quoi elle était prête. Aller au bout. Pour Sahil.

Elle lâcha prise.

Dans la réalité physique, sur Terra Nova, son corps s’affala au sol.

.

Corey triturait une antique console de jeux, un des gadgets qu’il emportait partout avec lui. Il l’avait déjà améliorée plusieurs fois, lui intégrant un générateur holographique. Le jouet faisait le bonheur de son neveu, quand il rentrait à la Station entre deux missions.

Le technicien essayait de se changer les idées, en vain. Et il n’était pas le seul à attendre, oppressé, le retour d’Hateya. L’étoile grenat de Terra Nova était haut dans le ciel : voilà plusieurs heures que la capitaine était partie.  Le mécano ne s’était pas opposé à sa volonté. Par respect. Par confiance. La lente danse des secondes et des minutes érodait sa foi. Tant qu’il avait été occupé, comme le reste de l’équipe, à ranger le campement, poser des repères autour des trois siffleurs retombés en léthargie, préparer la venue de la prochaine équipe, il n’avait pas remis son choix en question. Maintenant qu’ils étaient tous les quatre désœuvrés, qui à tourner en rond, qui à fixer le lointain des jumelles, tous prenaient conscience du sérieux du danger.

Il restait une heure et quarante minutes avant la fin du délai imposé par la capitaine. Sept heures de marge, sur le coup, leur avait paru plus que suffisant pour qu’elle tente une dernière approche du flux, comme elle le leur avait dit. Elle s’était montrée rassurante. Sûre d’elle. Sereine. Corey comprenait maintenant qu’il n’avait accepté de prendre son relais que parce qu’il n’envisageait pas son échec. Un doute sournois s’insinuait à présent dans son esprit et distillait ses venimeuses questions. Si elle ne revenait pas dans le délai imparti, aurait-il le courage de ramener l’équipage au vaisseau mère, sans elle ? Et si elle était toujours vivante, simplement immobilisée ? Si sa radio tombait en panne ? Cory saisissait peu à peu toute la cruauté de son nouveau rôle. Il allait sans doute devoir prendre des décisions de vie ou de mort, concernant sa capitaine. Et il allait vivre avec pour le restant de ses jours. Serait-il forcé de condamner Hateya à une asphyxie lente, une fin atroce, en l’abandonnant sur Terra ?

 

Sorbier, le seul à ne pas éprouver la même angoisse que ses camarades, poursuivait ses analyses du sol alentours. Il mettait à profit la moindre seconde du temps dont il disposait sur Terra 56. Il cherchait encore son foutu palladium. Corey aurait volontiers laissé le prospecteur sur place, plutôt que sa capitaine ! Léa et Oslan se soutenaient dans l’épreuve. Lovés l’un contre l’autre, ils observaient l’horizon à la jumelle. Peut-être que la puissance de l’appareil leur permettrait de voir le flux. Corey guettait un éclat de voix, un signe de leur part. Un indice, n’importe lequel, du retour de la capitaine…

Car Hateya avait coupé sa radio. Elle voulait être seule, elle l’avait bien dit. Tenter une approche inédite. Elle était l’unique membre de l’équipage ayant connu la Première Terre : comme le flux, elle avait connu la destruction de sa planète. Ce point commun leur permettrait sans doute de communiquer, elle et lui. Corey secoua la tête pour en chasser ses doutes. Sa capitaine avait toujours pris de bonnes décisions. Elle allait revenir.

Léa et Oslan fixaient l’horizon en silence. Les jumelles leurs avait permis de suivre, très loin, la progression d’Hateya, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’un minuscule point sur la plaine turquoise. Il lui avait fallu près de trois heures de marche pour parvenir à proximité du flux. Ce dernier avait tendu une sorte de bras hors de son nuage. Il s’était enroulé autour d’elle. Depuis des heures, il gardait une forme conique, comme une tornade, qu’Oslan devinait tournoyer sans fin autour d’Hateya.

Le géologue n’avait pas besoin de parler avec sa soeur pour sentir son angoisse. Léa était convaincue que la capitaine courait à sa perte. Elle n’arrivait pas à concevoir qu’une antique vie extra-terrestre puisse être pacifiste. Pour son frère, elle faisait preuve d’anthropomorphisme. Un défaut qu’il ne lui connaissait pas d’ordinaire. Les jours passés dans la tempête, l’affrontement contenu avec Sorbier, le choc de la découverte des siffleurs, tout cela faisait beaucoup pour elle. Ce n’était que leur seconde mission planétaire, après tout. Et des cinquante-cinq autres qui avaient été menées depuis l’Exode, aucune n’avait été aussi riche en rebondissements. Oslan avait assisté impuissant au changement de Léa. Sa soeur était passée presque sans transition de l’enthousiasme à l’amertume, lorsqu’elle avait appris qu’une autre forme de vie avait sombré dans le néant. Probablement noircissait-elle le tableau pour éviter une nouvelle déception. Quoi qu’il en soit, dans son regard, Oslan voyait la capitaine condamnée.

Lui gardait espoir.

.

Hateya s’était ouverte. Sans réserve, sans limite. Elle s’était jetée dans la cacophonie des émotions qui l’entouraient, se livrant à leur courant tumultueux, sans chercher à comprendre. Juste à ressentir.

Elle embrassa une multitude de souvenirs à la fois. Comme en réponse à son lâcher-prise, toutes les sensations qu’elle percevait se fondirent en une seule : une sérénité profonde, teintée d’une tristesse fataliste. Elle entr’aperçut d’immenses villes elliptiques, fourmilières denses de vies reliées les unes aux autres, comme une gigantesque toile d’araignée. Elle percevait toutes les connexions entre les individus, à la fois entités propres et éléments d’un grand tout. Autour d’eux, d’autres souffles, infimes en comparaison: des plantes, des animaux, qui dessinaient de délicates volutes, comme un écrin pour la somptueuse toile de conscience formée par les extraterrestres. Hateya perçut la dimension sacrée de ces entrelacs, l’importance du moment clé où un individu quittait sa vieille enveloppe physique pour renaître, neuf et naïf, au sein d’un nouveau corps. A cette évocation, une douleur sans fond jaillit des souvenirs, une tâche d’encre qui s’étendit sans fin à la surface de la toile, masquant toutes les autres images. Une douleur sans peur, sans colère, sans révolte, une douleur qui s’acceptait pour ce qu’elle était. Le support d’une vie, la trace d’une histoire.

Toutes les voix s’étaient alignées sur cette perception, ne formant à nouveau plus qu’un seul esprit. Par la force des choses, celui-ci se sépara de la capitaine, puisqu’elle n’avait pas le même souvenir à partager. Hateya redécouvrit les limites de sa propre personnalité, réalisa soudain l’importance de ce qu’elle vivait. Elle avait face à elle l’absolu d’une civilisation, la quintessence d’une espèce toute entière. Des millions de consciences conservées en-dehors de l’espace-temps, comme au premier jour de leur transfert. Plus de corps physique, plus de temps. Les trois cent cinquante millions d’années n’existaient que pour les siffleurs et les hommes : le flux était un étrange fantôme détaché de la trame de l’univers. Il gardait la trace de toutes les vies qui l’avaient formé, et cependant il était capable de réagir comme un seul organisme. Comme un orchestre qui, laissant de côté la multiplicité d’une partition, les chants et contre-chants qui forment une symphonie, s’accordait tout entier sur une seule et unique note.

Hateya était sidérée. Elle avait face à elle une conscience multiple, des individus qui avaient été capables de se développer les uns avec les autres, et de s’oublier eux-mêmes lorsque cela s’était avéré nécessaire, libérés de la peur de la mort, acceptant la vie dans toute sa dimension. Le flux ne connaissait ni la crainte, ni la colère, ni la vengeance. Encore moins l’avidité, la domination, le pouvoir. Les siffleurs avaient confondu leur propre besoin de retrouver leurs maîtres avec la volonté réelle du flux. Ce dernier n’attendait pas un sauveur. Il ne cherchait pas à reconstruire un passé révolu, à se réincarner, à profiter d’un autre support physique pour coloniser quoique ce fut. Le flux existait simplement, acceptant ce qui lui arrivait, attendant juste la prochaine étape de sa vie.

Le cœur d’Hateya se remplit de compassion et d’amour pour cette civilisation si sage, si sereine, qui ne méritait pas que le hasard d’un caprice des astres l’ait autant diminuée. Certes, l’Humanité avait conquis les étoiles, poussée toujours plus loin par sa curiosité, son éternelle insatisfaction. Cela l’avait sauvée lorsqu’elle avait détruit sa propre planète. Mais jamais les Hommes n’avaient été capables de s’unir comme ces extraterrestres, de se débarrasser de la peur, d’accepter leur sort. De penser en tant qu’espèce. De ne pas se combattre les uns les autres. De vivre en harmonie avec le reste du vivant.

Ces extraterrestres avaient tellement à leur apprendre. La danse des astres est un ballet mortel pour la Vie. Infime Vie. Fragile Vie. Imparfaite Vie.

Tout au fond d’elle, Hateya savait ce que ce fantôme multiple était en train de lui révéler. La Vie ne pouvait survivre que dans l’acceptation, l’aide et la pleine conscience du miracle de son existence même.

Hateya tendit tout son être vers le flux.

Nous avons besoin de votre aide. Venez.

.

Toujours rivé aux jumelles, Oslan poussa une exclamation. Corey sursauta, lâcha sa console qui chuta à terre. Des craquements sonores lui indiquèrent qu’elle n’avait pas aimé la forte gravité de Terra Nova. Qu’importe. Le technicien avait déjà rejoint le géologue.

— Hateya revient ? Tu vois quelque chose ?

Léa, qui avait arraché les jumelles à son frère, les tendit à Corey. Le silence des deux ingénieurs ne présageait rien de bon. Le technicien aligna les jumelles sur son casque, zoomant au maximum vers les montagnes, là où le flux stationnait jusqu’à présent.

Rien.

Corey balaya les environs – il s’était probablement trompé d’endroit. Le flux était immense, acculé contre les montagnes. Il devait être encore visible.

Non. Nulle part, le technicien ne distinguait l’énorme nuage de particules, pas plus que la mince silhouette de sa capitaine. La voix brisée, il demanda :

— Où est passée Hateya ? Oslan, dis-moi ce que tu as vu !

Le géologue prit une longue inspiration. Le son ne voulait pas sortir de sa gorge. Parler, entendre ses mots revenait à rendre concret ce qu’il avait vu. L’accepter. Finalement, la voix rauque, il informa son nouveau capitaine :

— Le flux formait depuis des heures une spirale énorme au-dessus d’Hateya. Comme une tornade qui aurait prit la capitaine pour centre. D’un coup, tout s’est effondré. Le flux et la capitaine ont disparu.

Un silence interdit suivit ces paroles. Même Sorbier, qui avait entendu la conversation, accusait le choc. Léa serrait les poings, retenant sa respiration, comprimant sa poitrine qui voulait se soulever en puissants sanglots. Elle le savait. Cette entreprise était vouée à l’échec. L’ingénieur qu’elle était devait cependant l’admettre, malgré tout, au fond d’elle, elle avait cru au succès d’Hateya. Une lueur d’espoir pour l’Humanité, dans cet implacable vide intersidéral où elle errait, proche de sa propre fin. La déception n’en était que plus cruelle.

Oslan fut le premier à rompre le silence, la voix vibrante d’un chagrin mal contenu.

— Capitaine… le flux a disparu. Je vous demande l’autorisation d’aller sur la zone pour observer la situation et, si possible, ramener les restes d’Hateya.

Corey mit quelques secondes à comprendre que le géologue s’adressait à lui. Capitaine. Une chape de plomb lui tomba sur les épaules, comme si son exosquelette s’était arrêté et que Terra Nova l’attirait à lui avec toute la force de sa gravité. Un instant, il hésita entre accéder à la demande d’Oslan, et obéir aux consignes qu’Hateya lui avait laissées. Il était responsable de l’équipe désormais.

Il se souvint de l’époque où, tout jeune encore, il faisait ses premières missions avec Hateya. La capitaine était ferme mais bienveillante et, malgré le caractère rebelle du technicien à peine sorti de l’adolescence, elle l’avait tout de suite pris sous son aile. Ils étaient déjà  amis lorsque Sahil était décédé. Une épreuve difficile pour elle. Son compagnon avait été expulsé dans le vide intersidéral en finissant une réparation vitale pour la survie de son vaisseau. Il était mort en héros, mais son corps n’avait pas été retrouvé. Hateya avait souffert de ne pas pouvoir monter un bucher funéraire, comme le voulaient les croyances et rites qu’elle respectait.

Corey ferait son possible pour que sa capitaine, elle, ait droit à ce dernier adieu.

— A…accordé, répondit-il à Oslan.

La mort dans l’âme, les explorateurs rejoignirent l’aéroglisseur. Même Sorbier n’émit aucune objection : il était déjà assis à l’arrière. Corey n’essaya pas de retenir ses larmes. Capitaine ou pas, il pleurerait son amie.

Alors qu’il s’installait au volant, il entendit un léger déclic dans l’intercom’ – le signe qu’un appareil se connectait. Il n’eut pas le temps de cogiter qu’une voie chaleureuse et joviale résonna dans leurs casques, tel un chant de victoire.

— Hé ho, les Sourciers ! Je n’ai plus assez d’oxygène pour revenir à , ça vous dit de venir me chercher ?

.

Hateya observait l’aéroglisseur venir à elle, répondant par automatisme aux questions techniques et cognitives de Léa. Le protocole qu’elle avait elle-même établi avant son périple, pour s’assurer qu’elle était en pleine possession de ses moyens, et éviter une contamination psychique par l’entité extraterrestre. S’ils savaient ! En son sein, elle sentait la bienveillance du flux. Elle s’était réveillée de sa transe, seule au fond d’un énorme cratère anthracite. Le flux avait quitte son support artificiel pour répondre à son invitation. Il/ils étaient en elle, conscience à la fois une et multiple. Elle était toujours elle-même, et, dans le même temps, elle était bien plus – multiple, riche d’une sagesse qui manquait à l’Homme. Elle/ils en étaient convaincus : l’alliance de leurs deux cultures permettrait à la Vie de continuer à danser parmi les étoiles. A elle de la transmettre maintenant.

L’aéroglisseur n’était plus qu’à une centaine de mètre. L’émotion de Léa affleurait dans sa voix. La capitaine avait correctement répondu à toutes les questions, de logique, de comportement, de calculs, de souvenirs… même à celles qu’elle n’avait pas définies dans le protocole. Elle avait levé les craintes de la biologiste : elle était bien sortie indemne de sa confrontation avec le flux. Derrière sa visière, Léa affichait un sourire béat, humide de larmes. Des larmes de joie.

Elle prononça la dernière question, celle qu’Hateya lui avait glissée au creux de l’oreille avant de partir. Celle-ci, personne d’autre que moi n’en connait la réponse, lui avait-elle confié alors. Léa était convaincue que la réponse, encore une fois, serait la bonne.

— Capitaine, pouvez-vous me donner le prénom que les esprits de vos ancêtres ont choisi pour vous, à votre naissance ?

Hateya sourit. Son enfance avait été courte, mais son père lui avait laissé une trace indélébile de leur culture. Il l’avait envoyée en France avec un livre de contes Amérindiens et, écrit à la plume sur la première page, le nom que le chaman de son ethnie lui avait révélé. Ce livre ne l’avait plus jamais quitté.

Ashaisha. Dans la langue des amérindiens, cela signifie « Espoir protecteur ».

 

FIN


Le projet « La Terre, un scénario original ? » est à découvrir sur bit.ly/scenarioterre .

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  1. Lylou dit :

    Quatre auteurs pour concevoir un texte parfaitement cohérent; C’était très agréable à lire.

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