La version turquoise achevée !

( avec la proposition d’Hélène Néra, poursuivie par la même auteure )

Le vaisseau des Sourciers s’était posé deux jours plus tôt sur Nova Terra 56, dans une plaine de poussière turquoise, baignée par la lumière aux reflets grenat de l’étoile proche, et barrée au loin par une ligne de sommets dentelés, une chaîne de montagnes sans doute très jeune. Sur certains des pics, une calotte blanche étincelait dans la lueur rose. Des glaciers ?  Difficile de dire à cette distance. En tout cas il y avait de l’eau sur Terra 56. C’était la raison principale de la présence des Sourciers. Les capteurs du vaisseau avaient détecté la signature de l’eau depuis l’espace, dans le spectre lumineux de la planète. D’une manière générale, Terra 56 présentait des conditions quasi idéales pour fonder une nouvelle Terre. Elle était à la même distance de son étoile que la Première Terre de son Soleil. Elle était un peu plus grosse que la Première Terre, la gravité y était donc plus forte, et l’air était plus chargé en dioxyde de carbone, mais rien que des combinaisons adaptées ne puissent compenser. Et il y avait du mouvement à la surface de la planète. Etait-ce des éruptions volcaniques, des vents violents balayant un paysage désert, des pluies ou des orages peut-être ? Ou bien était-ce autre chose, davantage… ? Y avait-il de la vie sur Terra 56 ?

Hateya Somari, la capitaine de l’expédition, une femme âgée tannée par des années d’expéditions spatiales, avait appris à ne plus l’espérer. Depuis des siècles que l’humanité s’était lancée à la conquête du cosmos, on n’avait pas trouvé la moindre trace d’existence extraterrestre, pas même une bactérie. L’homme se résolvait peu à peu à être seul dans l’univers. Et pourtant… Pourtant Hateya avait eu un pressentiment étrange, en apercevant pour la première fois l’horizon de Terra 56  par la baie vitrée de la dunette, ses deux lunes et son jour aux couleurs de crépuscule. L’équipage avait appris à se fier aux intuitions de sa capitaine. Certains murmuraient qu’elle avait des dons chamaniques, hérités de lointains ancêtres sioux, des indiens de la Première Terre. Plus simplement, Hateya avait un bon instinct, aiguisé par des décennies d’observation et d’exploration spatiale. Et cette planète… Aucune exoplanète n’était semblable à une autre, bien sûr, mais Terra 56 avait quelque chose de plus encore. Quelque chose de radicalement différent.

Le lendemain de l’atterrissage, l’équipage avait lancé la première expédition sur le sol, à bord de véhicules tout-terrain, en emportant de l’eau et des rations pour une semaine. Ils étaient partis en équipe réduite, Hateya bien sûr, puis Corey, le mécanicien du bord, un quadra aux cheveux vert vif, aux allures d’éternel adolescent, mais qui était capable de réparer n’importe quelle machine avec quasiment rien  même au milieu d’une tempête de sable. A ceux-là s’ajoutaient deux ingénieurs, Léa et Oslan, deux jumeaux, une biologiste et un géologue, tous deux blonds et pâles, qui vivaient dans leur propre monde et se comprenaient presque sans parole. Et enfin Adrien Sorbier, un prospecteur au service des Compagnies Minières, le consortium privé qui finançait en partie l’expédition.

Au deuxième jour sur Terra 56, le petit groupe arriva au bord d’un ruisseau, à peine un filet d’eau qui serpentait dans la plaine turquoise. La chaîne de montagne s’était quelque peu rapprochée, et en pointant ses jumelles vers elle, Hateya aperçut comme des ombres sur certaines de ses pentes. De la végétation ?  Plus probablement un caprice de la roche… La capitaine balaya l’horizon du regard. Les volutes de poussière masquaient une partie de la plaine. Agenouillés près du ruisseau, microscope en main, Léa et Oslan analysaient la composition de l’eau. Soudain Léa poussa une exclamation.

…. 

Hateya observait le ruisseau couler à ses pieds. Il serpentait à travers la plaine sur un lit de sable et de pierres. Sa découverte n’avait pas réellement surpris l’équipe d’explorateurs. Depuis que leur navette avait atterri sur Terra 56, l’espoir de trouver de l’eau s’était transformé en certitude. La plaine n’était pas recouverte de poussière comme ils l’avaient tout d’abord pensé, mais par d’immenses colonies de cyanobactéries : des espèces pionnières, capables de survivre sur des milieux très pauvres. Constituées de millions de petits globes gélatineux verts et bleus, ces colonies donnaient à la surface sa couleur turquoise. Plus ou moins déshydratées en fonction de leur exposition au soleil, elles semblaient cependant extrêmement florissantes. Leur existence même prouvait que la vie pouvait se développer sur Terra 56.

Lorsqu’ils avaient annoncé la nouvelle à l’équipage resté sur le vaisseau mère, les cris de joie avaient failli leur percer les tympans. Conscients de vivre un moment unique dans l’histoire de l’humanité, les Sourciers étaient demeurés silencieux, submergés par l’émotion. Mais très vite, le réel avait repris le dessus. Le vaisseau mère étant stationné en orbite basse, les communications radio se limitaient à quelques conversations courtes et hachées. L’équipage avait tout juste eu temps de leur transmettre les coordonnées d’un site qui leur paraissait prometteur, mais aussi de les prévenir qu’une forte tempête se dirigeait vers eux. Les Sourciers avaient dû prendre une décision : se contenter de ramener des échantillons de cyanobactéries pour les analyser, ou bien s’aventurer plus loin et risquer d’affronter des conditions climatiques extrêmes. Léa et Oslan avaient été, avec Adrien Sorbier, les plus déterminés à se lancer dans cette expédition. Corey, le technicien, s’était montré plus réservé. Hateya avait finalement tranché et les Sourciers s’étaient lancés sans tarder à l’assaut de la plaine. Au fil des heures, alors que leur véhicule tout terrain progressait dans un paysage monotone, Hateya s’était sentie envahie par un étrange pressentiment. Même lorsqu’ils s’arrêtèrent à nouveau, elle ne cessa de surveiller la ligne d’horizon où s’amassaient de lourds nuages violets. Une course contre la montre s’était engagée entre les explorateurs et la tempête qui les menaçait. S’agirait-il d’un simple grain ou bien d’un ouragan destructeur ?

Hateya reporta son attention sur les jumeaux agenouillés au bord du ruisseau. Les deux ingénieurs avaient entamé leurs analyses et leurs prélèvements. Ils travaillaient comme à leur habitude en silence, se complétant sans avoir besoin de communiquer verbalement. Leurs gestes parfaitement coordonnés composaient un ballet fascinant. Debout derrière eux, Adrien Sorbier les observait avec un air d’inspecteur des travaux finis. Le prospecteur avait tendance à exaspérer Hateya. Il agissait comme le véritable chef de cette expédition et tentait régulièrement de saper son autorité. Hateya jeta un œil à Corey qui profitait de cette pause pour vérifier l’état de leur véhicule. Depuis quelques heures, des vents violents balayaient la plaine. Ils transportaient un sable rouge et collant qui mettait à l’épreuve les nerfs des Sourciers aussi bien que leur matériel.

Le cri de Léa surprit tout le groupe. Hateya fit volte-face et vit la biologiste se lever et se précipiter en direction d’un rocher situé au bord du ruisseau, à une dizaine de mètres d’eux. Pour une fois, même Oslan demeura interdit, pris au dépourvu par la réaction de sa sœur. Après une seconde de flottement, l’équipe retrouva ses esprits et se lança à la poursuite de Léa. La jeune femme s’était agenouillée à côté du rocher. Hateya ne tarda pas à comprendre ce qui l’avait fait bondir sur ses pieds. Une créature sans vie était étendue sur le sol. Elle ressemblait à une petite espèce de cervidé, avec un museau de biche, une fourrure courte et épaisse aux reflets cuivrés et quatre sabots noirs.

— Sa mort ne doit remonter qu’à quelques heures, expliqua Léa en commençant à examiner prudemment l’animal.

À cette annonce, la main d’Hateya se porta instinctivement à son arme et elle scruta une nouvelle fois les alentours.

— Il est si beau ! ne cessait de répéter Oslan. C’est la preuve que nous recherchions.

— Ils sont bien là ! confirma Léa d’une voix tremblante.

À ces mots, elle tendit une main vers son frère qui la saisit avec émotion.

— Comment cette chose est-elle morte ? demanda Sorbier en poussant l’animal du bout de sa botte, provoquant un regard réprobateur de Léa.

Outrée par son manque de respect, la biologiste se pencha au-dessus du cadavre pour le protéger, tout en ordonnant sèchement à Sorbier de reculer. Hateya étudia la créature avec attention. Ses paupières étaient entrouvertes et sa langue enflée pendait hors de sa gueule. La fourrure de ses pattes et de son ventre était noircie par endroit, comme si elle avait été brûlée.

— Il y a d’autres traces, révéla Corey, qui avait jugé plus prudent de garder ses distances.

Autour d’eux, le sable était en effet constellé de petites marques de sabots, comme si plusieurs créatures avaient piétiné cet endroit.

— Ils se sont arrêtés ici, nota Corey, mais ils ne sont pas allés plus loin. On dirait même qu’ils ont fait demi-tour.

Hateya observa les traces à son tour. Corey avait raison. Un groupe composé de plusieurs de ces animaux avait remonté le ruisseau depuis les montagnes avant de rebrousser chemin. Avaient-ils rencontré un prédateur qui se serait attaqué à l’un d’entre eux ? Un silence pesant s’installa entre les membres de l’expédition. Désormais, tout était possible sur Terra 56 : les découvertes les plus fabuleuses comme les plus terrifiantes. L’équipe devenait fébrile, réalisa Hateya. Il était urgent de reprendre le contrôle de la situation.

— Écoutez, je sais que nous sommes tous très émus, bouleversés même. Mais nous devons rester concentrés et respecter les différents protocoles de sécurité. Nous sommes avant tout des professionnels et…

Sans attendre la fin de son petit discours, Léa se leva et fit quelques pas dans la plaine. Hateya la regarda s’éloigner et révisa son jugement : Sorbier n’était peut-être pas le plus pénible d’entre eux, finalement.

— Léa ? appela-t-elle d’une voix ferme. Pourriez-vous revenir par ici s’il vous plait ?

— Capitaine Somari, intervint Sorbier. Je crois que nous devrions laisser nos scientifiques travailler. Après tout, c’est pour cette exacte raison que nous sommes là.

Hateya lui lança un regard noir, mais ne répondit rien. Aussi agaçant qu’il pût être, Sorbier n’avait pas complètement tort.

Léa s’accroupit pour prélever quelques échantillons sur les cyanobactéries qui recouvraient le sol.

— Oslan, s’écria-t-elle soudain en revenant vers le groupe. Apporte-moi le microscope, vite !

Oslan s’exécuta immédiatement et s’empressa de rapprocher leur matériel.

— Je n’ai besoin que d’une minute, Capitaine. Laissez-moi juste une minute.

Léa regardait Hateya anxieusement ; elle attendait son autorisation. Hateya la lui accorda d’un hochement de tête. La biologiste emprisonna son échantillon entre deux lames qu’elle plaça ensuite sur le microscope. Elle approcha son œil de l’oculaire pendant de longues secondes, puis se redressa, une expression de désarroi sur le visage.

— Que se passe-t-il, Léa ? demanda Hateya, légèrement alarmée.

— Je… J’ai fait une erreur. La structure des thalles était pourtant si caractéristique…

— Que voulez-vous dire ?

— Ces organismes, ce ne sont pas des cyanobactéries.

— Tu penses qu’il pourrait s’agir de lichens gélatineux ? proposa Oslan.

— Non, non. Ce sont… ce sont des algues…

— Des algues ? répéta bêtement Hateya.

— À l’œil nu, la confusion est très courante. Seul un examen au microscope permet de distinguer avec certitude les algues de certaines cyanobactéries. Les cellules des bactéries ne possèdent pas de noyaux organisés.

Incrédule, Hateya secoua la tête.

— Mais, à part le ruisseau, la plaine semble désertique…

— Justement, c’est ce milieu en apparence si pauvre qui m’a induite en erreur.

— Nous ne sommes pas sur une plaine, intervint Oslan qui était lui aussi devenu très pâle… Nous sommes simplement à marée basse.

— Notre créature et ses semblables se nourrissent probablement de ces algues. Ils doivent vivre dans les montagnes et profiter de la marée pour accéder à cette source de nourriture.

La marée basse… Hateya balaya du regard les étendues arides et brûlantes qui les entouraient. Où pouvait bien se cacher la mer et à quelle vitesse allait-elle déferler sur eux ? Dans son dos, Sorbier laissa échapper un petit rire sarcastique.

— Et bien, Capitaine Somari, vous avez accompli l’exploit dont rêvent tous les Sourciers ! À la place d’un mince filet d’eau, vous venez de découvrir une mer et qui sait, peut-être même un océan ?

Stupéfiée par l’inconscience du prospecteur, Hateya se tourna brièvement vers Corey, et constata avec soulagement qu’il semblait tout aussi effrayé qu’elle.

— Je n’aurais jamais dû me contenter d’un examen macroscopique, se désolait Léa. Mais j’étais si obsédée par la perspective de les trouver.

— Je suis tout aussi responsable que toi, tempéra Oslan. La marée a bien dû imprimer d’autres traces sur le paysage. Je n’ai pas su les interpréter.

Hateya observa les jumeaux avec suspicion. Cela faisait déjà deux fois qu’une phrase prononcée par Léa attirait son attention. À qui faisait-elle allusion lorsqu’elle parlait de « les » trouver ? Faisait-elle référence à une quelconque forme de vie extraterrestre, ou bien disposait-elle d’informations dont Hateya n’avait pas connaissance ? Si Léa et son frère cherchaient quelque chose de précis sur Terra 56, cela pourrait expliquer leur apparente désinvolture vis-à-vis de leurs premières découvertes.

Hateya repensa à tous les échanges de regards qu’elle avait surpris entre eux, à leurs messes basses et à leur mutisme. Les deux ingénieurs étaient-ils réellement enfermés dans leur bulle ou bien liés par un secret ?

— Par tous les dieux, Capitaine ! s’exclama soudain Corey. Le module !

Tous les visages se tournèrent vers leur véhicule, qui était pris dans l’un de ces tourbillons de poussière noire qu’ils observaient depuis leur arrivée. Une fumée opaque se dégageait de tous ses composants non métalliques : toile, caoutchouc et plastique.

— En se décomposant, les algues produisent une toxine, expliqua Léa. Voilà l’explication de ces volutes de poussière. C’est sans doute cette substance qui a tué la créature et qui a fait fuir le reste du troupeau !

Paralysée, Hateya sentit un frisson parcourir sa colonne vertébrale. Les rayons du soleil rouge de Terra 56 lui semblaient plus perçants que jamais.

— Cette saloperie est en train de bouffer le module ! gronda Corey en se précipitant vers le véhicule.

Sa course fit brusquement sortir Hateya de sa stupeur.

— Tout le monde remonte dans le module !

— Et la créature ? protesta Oslan. Nous ne pouvons pas l’abandonner derrière nous, sans même faire une photo ou un prélèvement !

— Nous n’avons pas le temps. Si nous perdons le module, nous sommes tous morts, vous comprenez ? Rejoignez immédiatement le véhicule, c’est un ordre.

Hateya ignorait si elle avait enfin réussi à faire preuve d’autorité ou si ses arguments avaient fait mouche, mais cette fois-ci, les jumeaux et Sorbier la suivirent sans broncher. Alors qu’elle courait le plus vite possible compte tenu de la lourdeur de sa combinaison, Hateya sentit la toxine attaquer les semelles de ses bottes comme un acide.

Toute l’équipe s’engouffra dans le module : Hateya à l’avant, aux côtés de Corey qui avait pris le volant, et les trois autres à l’arrière.

— Corey, emmenez-nous loin d’ici.

— Aye Aye, Capitaine !

Le module démarra dans un vrombissement. Corey s’approcha au plus près du ruisseau afin de rouler au maximum sur le sable et non sur les algues. Dès qu’ils se furent éloignés de la volute de fumée toxique, les effets de la toxine s’atténuèrent puis stoppèrent enfin.

Hateya jeta un œil à l’arrière de l’habitacle. Les passagers étaient mis à rude épreuve par le terrain accidenté et la conduite sportive de Corey. Livide, Sorbier s’accrochait à son siège tandis que les jumeaux continuaient à regarder en direction du ruisseau et du cadavre de la créature.

— Oslan, combien d’heures avons-nous avant que cette marée ne remonte ?

Oslan prit le temps de la réflexion puis secoua la tête, impuissant.

— Il y a tellement d’éléments à considérer. La marée est influencée par la distance qui sépare Terra 56 de son étoile, de ses deux lunes, ainsi que par la masse de ces quatre objets célestes. Nous n’avons pas toutes les informations à notre disposition.

— Et la mer, jusqu’où a-t-elle pu se retirer ?

— Lorsque nous nous sommes approchés de Terra 56, la surface était en partie dissimulée par des nuages, mais la zone que nous avions choisie paraissait aride sur de nombreux kilomètres.

Cette affirmation resta comme suspendue dans l’air. Personne ne savait ce qui les attendait dans les prochaines heures. Hateya soupira.

— Nous sommes désormais plus près des montagnes que de la navette. Nous avons eu beaucoup de chance à l’aller, mais je ne vais pas tenter le diable. Nous allons donc nous diriger vers les montagnes pour mettre le module à l’abri de la marée, mais aussi de cette tempête qui se rapproche de nous. Une fois là-bas, nous contacterons le vaisseau mère et nous lui réclamerons de l’aide.

— Et la navette ? demanda Corey. Nous l’avons posée au beau milieu de ces fichues algues.

— Notre priorité, c’est le module. Il contient nos réserves d’oxygène, d’eau, de nourriture et surtout, la radio. C’est notre seul lien avec le vaisseau mère, avec les secours.

— La navette qui nous a amenés à la surface coûte des millions de dollars, rappela Sorbier.

— Pour le moment, ces millions de dollars ne nous sont d’aucune utilité. En revanche, si le module était détruit par la toxine, ou si nous étions piégés par la marée montante avant d’atteindre la navette, nous n’aurions aucune chance de nous en sortir vivants.

— Je me contente d’attirer votre attention sur les conséquences de vos choix. Vous n’êtes pas sans savoir qu’il y aura un rapport. Toutes vos décisions seront soupesées, étudiées. Il pourrait y avoir des sanctions disciplinaires, voire financières, en cas de négligence manifeste.

Hateya serrait les mâchoires. Même s’ils survivaient à Terra 56, ces maudits vautours des Compagnies Minières avaient le pouvoir de faire de sa vie un enfer. À ses côtés, Hateya entendit Corey étouffer un juron.

— Bon sang, Sorbier ! Fermez-la pour une fois.

— Merci, Corey.

— Avec plaisir, Capitaine.

— Regardez ! s’exclama Léa au même instant.

Les cinq passagers tournèrent la tête dans la direction indiquée par la biologiste. Au beau milieu de la plaine, une petite troupe d’une dizaine de cervidés identiques à celui qu’ils avaient découvert déambulait avec grâce. Leurs silhouettes fines aux reflets d’ambre se détachaient parfaitement sur les algues turquoise. Certains d’entre eux portaient des bois qui formaient d’élégants entrelacs. Au loin, les nuages de plus en plus menaçants s’embrasaient sous les rayons du soleil rouge de Terra 56, libérant à intervalle régulier de violents éclairs qui illuminaient le ciel. La scène était magnifique, songea Hateya, mais d’une beauté mortelle. Pour trouver de la nourriture, ces animaux devaient prendre des risques insensés. Et pour sauver son équipe, Hateya avait l’intuition qu’il lui faudrait se livrer à un jeu bien plus dangereux encore.

— Capitaine, dites-moi que c’est un mirage…

L’horizon était désormais barré par une longue bande d’un bleu intense qui semblait flotter au-dessus du sol, en équilibre sur les masses d’air brûlantes. Comme s’il avait lui aussi perçu le danger, le troupeau se mit soudain en branle. Bondissant à travers les tapis d’algues boursoufflés, les petits cervidés fuyaient la marée montante dans la même direction que les Sourciers.

— Jusqu’à quelle vitesse pourriez-vous pousser le module ? demanda Hateya, la gorge serrée.

— J’ai toujours voulu le savoir, Capitaine.

— C’est un Nouveau Monde, Corey. Nous sommes là pour apprendre.

Avec un sourire, Corey pressa sur l’accélérateur.

Hateya se sentit aspirée dans un gouffre sans fond et s’éveilla en sursaut. Elle cligna des paupières, déstabilisée par la pénombre après une journée passée sous un soleil éblouissant. Son crâne, traversé par de douloureux élancements, semblait pris dans un étau. À l’extérieur de la grotte où les Sourciers avaient trouvé refuge, la nuit était tombée et la tempête faisait rage. Hateya tendit la main vers la lampe posée sur le tableau de bord et en augmenta l’intensité. Ce geste renforça brutalement sa migraine et déclencha une vague de nausée. Elle perçut un mouvement du coin de l’œil et frissonna : perchée sur de longues pattes grises, une sorte d’araignée au corps translucide avait entamé l’ascension de son genou. Hateya la chassa d’un revers de main et sortit précipitamment du module comme si son siège était devenu brûlant. Dès qu’elle toucha le sol, l’araignée se remit sur ses pattes et reprit sa course. Hateya leva sa botte pour l’écraser et s’arrêta au dernier moment, prenant conscience de l’absurdité de son geste : à peine quarante-huit heures après leur atterrissage sur Terra 56, elle s’apprêtait à détruire l’une de ses espèces endémiques.

— Un problème avec les araignées, Capitaine ?

Corey se tenait debout face à elle, un kit de premiers soins entre les bras et un sourire amusé sur les lèvres.

— J’ai failli la tuer… se désola Hateya. Quel réflexe absurde. Ce n’était même pas une araignée, n’est-ce pas ?

— Probablement pas. Vous êtes phobique ? lui demanda Corey.

— Vous n’avez pas idée.

Hateya n’aimait pas faire cet aveu. En général, il incitait ses interlocuteurs à partager leur expérience la plus traumatisante. Elle se souvenait encore de cette anecdote racontée des années plus tôt par un officier de bord. C’était un souvenir de la Première Terre, le récit d’une nuit passée dans un bâtiment abandonné à la frontière entre le Mali et l’Algérie. Les araignées y étaient si grosses qu’il devenait possible de les entendre vagabonder dans l’obscurité.

— Que m’est-il arrivé ?

— Il y a eu un petit éboulement à l’entrée de la grotte. Sans doute à cause de la tempête. Vous avez reçu une pierre sur la tête et vous avez perdu connaissance pendant quelques minutes.

Hateya porta une main à son cou et massa la zone douloureuse sous la combinaison, au niveau de sa nuque. À quelques centimètres près, son casque aurait absorbé la plus grande partie du choc.

— Où sont les autres ?

— Ils sont partis explorer le reste de la grotte pour s’assurer qu’il n’y avait pas de danger.

Hateya grogna intérieurement à cette nouvelle. Elle n’aimait pas l’idée que leur équipe se soit séparée, mais elle était la seule fautive. Elle n’aurait pas dû se laisser surprendre par cet éboulement. Oslan avait certainement pris la tête du groupe comme le prévoyait la chaîne de commandement.

L’esprit un peu plus clair, elle s’aperçut que la grotte n’était pas complètement épargnée par la tempête. De l’eau s’écoulait depuis les plafonds et le long des parois. Quant au vent, il semblait avoir trouvé un chemin à travers la roche. À chaque rafale, d’étranges sifflements résonnaient depuis ses profondeurs. Grâce à Corey, les Sourciers avaient réussi à devancer la marée. Les silhouettes des montagnes aux sommets enneigés s’étaient progressivement rapprochées et les tapis d’algues avaient cédé la place à des étendues rocailleuses. En se référant aux marques d’érosion, Oslan les avait guidés jusqu’à une hauteur qui lui paraissait sûre. Là où Hateya ne voyait que des blocs de roche délavés par de longues trainées jaune et ocre, le géologue était capable d’identifier les différentes strates qui racontaient l’histoire de la montagne.

S’ils étaient désormais hors d’atteinte de la marée, la tempête avait fini par les rattraper. Les nuages avaient entièrement recouvert le ciel, provoquant une chute brutale de la luminosité et de la température. Des trombes d’eau s’étaient mises à tomber et s’accumulaient sur un sol trop asséché pour les absorber. Confrontés à un terrain de plus en plus accidenté qui risquait d’endommager le module, les Sourciers avaient cherché un refuge. Oslan avait repéré une cavité suffisamment large pour y faire entrer leur véhicule. Ils s’y étaient engouffrés sans attendre, soulagés de trouver un endroit où s’abriter. Ils s’étaient vite aperçus que la grotte était habitée par une faune variée composée de différentes espèces aux corps ou aux carapaces blanchâtres, apparentées aux diptères, aux coléoptères ou encore aux scorpions. Léa avait été enchantée de cette découverte, Hateya un peu moins.

— Vous devriez vous asseoir, l’encouragea Corey. Il faut que je vérifie vos signes vitaux. Vous avez perdu connaissance, c’est la procédure.

— Je vais très bien, ça ne sera pas nécessaire. Passez-moi plutôt une lampe, je vais rejoindre le reste de l’équipe.

Corey s’exécuta avec réticence et la regarda se diriger vers le fond de la grotte dont les aspérités dissimulaient un passage étroit. Avant de s’y glisser, Hateya eut un moment d’hésitation. Elle était de nouveau hantée par ce pressentiment qui la tourmentait depuis qu’ils s’étaient aventurés dans la plaine.

— Qu’est-ce que vous pensez de notre découverte ? lui demanda Corey dans son dos. Vous n’avez pas donné votre avis tout à l’heure…

Hateya leva sa lampe. Le faisceau lumineux balaya la paroi au-dessus de la galerie et révéla une saillie aux formes étranges qui paraissait presque avoir été sculptée dans la pierre.

— Sorbier est persuadé qu’il s’agit d’un pur hasard. Que ce sont notre imagination et notre cerveau qui nous font voir un visage.

— Cela ne m’étonne pas de la part de Sorbier. Il connait les lois qui encadrent notre expédition. Si nous trouvions la moindre trace d’une civilisation extraterrestre, Terra 56 tomberait sous la protection des Nations Unies et les Compagnies Minières devraient renoncer à exploiter leurs ressources naturelles.

— Tout de même, renchérit distraitement Corey. On dirait vraiment une sculpture.

Le jeu d’ombre et de lumière créé par la lampe d’Hateya dessinait en effet les contours d’un visage humanoïde, long et étroit, avec un front proéminent sous lequel on devinait deux yeux en amande. Cette saillie pouvait tout à fait être l’œuvre patiente de la nature et de l’eau qui ruisselait depuis le plafond. Mais cela n’expliquait pas l’émotion qui avait saisi Hateya lorsqu’elle l’avait vue pour la première fois : cette impression de puissance et de dignité, cette force venue du fond des âges.

— Corey, attendez-moi ici, ordonna-t-elle fermement. Et ne perdez pas le module des yeux.

Fascinée par la sculpture, Hateya dut faire un effort pour parvenir à s’en détourner. Puis elle rassembla son courage et pénétra dans la galerie, progressant lentement et vérifiant à chaque instant où elle posait le pied. Elle ne tarda pas à entendre les voix de Sorbier et d’Oslan. Après quelques pas supplémentaires, elle déboucha dans une large cavité traversée par plusieurs petits ruisseaux qui avaient fini par creuser leur lit dans la roche. Ils circulaient entre les colonnes stalagmitiques, des édifices pâles et pétrifiés aux allures de cathédrales. La lumière des lampes des Sourciers semblait danser sur les murs, reflétée par l’eau et par des filaments lumineux qui pendaient depuis les plafonds. Composés de délicates perles phosphorescentes, ces filaments donnaient l’illusion de se trouver sous un ciel étoilé. Léa, Oslan et Sorbier se tenaient debout au centre de la salle, absorbés par le spectacle.

— Comment vous sentez-vous, Capitaine ? lui demanda Oslan en la voyant approcher.

— Tout va bien, les rassura Hateya en se massant une nouvelle fois le cou.

— Vous pourriez avoir un traumatisme crânien… Corey vous a-t-il examinée ?

— C’est magnifique, commenta Hateya en désignant le plafond, autant par curiosité que pour changer de sujet.

— Ce sont des larves de diptères, expliqua Léa. Elles utilisent la lumière afin d’attirer et de piéger leurs proies.

Hateya se laissa gagner par l’ambiance apaisée qui régnait dans la cavité, le bruit de l’eau qui s’écoulait et la faible luminosité aux reflets bleutés. Le ravissement ne dura que quelques secondes et s’éteignit brutalement lorsqu’elle surprit Léa et Oslan échanger un regard lourd de sous-entendus.

— Léa ? Vous voulez bien m’expliquer ce qui se passe ?

Léa hésita, puis se tourna vers son frère qui l’encouragea d’un signe de tête.

— Nous avons trouvé quelque chose, Capitaine.

Léa la guida jusqu’à un bassin naturel creusé dans la roche. Elle dirigea le faisceau de sa lampe directement dans l’eau. Le souffle coupé, Hateya observa longuement l’objet qui reposait au fond, presque entièrement recouvert de sable. Il ressemblait à une plaque de métal dont l’éclat faisait immédiatement penser à de l’or. On y distinguait les marques de plusieurs incrustations qui évoquaient un œil et peut-être le début d’une bouche.

— Je voulais m’assurer de la présence d’insectes dans l’eau. Ce sont eux qui sont censés nourrir les larves. C’est comme ça que nous l’avons découvert.

— Ce pourrait être un masque, proposa timidement Oslan. Nous n’avons pas osé y toucher.

Retrouvant ses esprits, Hateya se tourna vers les trois Sourciers.

— Vous étiez prêts à me dissimuler une telle information ? demanda-t-elle d’un ton sévère. Vous connaissez pourtant les règles. Cette expédition est officiellement terminée. Le protocole est très clair : si nous trouvons la moindre preuve attestant de l’existence d’une civilisation extraterrestre, nous sommes censés nous retirer sur la pointe des pieds. Les Nations Unies prendront le relais et réaliseront leurs propres études afin d’évaluer la situation et décider de l’opportunité d’entrer ou non en contact avec elle.

— Et si ce n’était qu’un leurre ? suggéra Léa. Un phénomène naturel qui a l’apparence d’un objet crée intentionnellement. Comme ce « visage » à l’entrée de la galerie.

— Ne soyez pas ridicule. Compte tenu du degré de sophistication de cet objet, cela me paraît hautement improbable.

— Regardez les colonnes stalagmitiques. On pourrait jurer qu’elles ont été sculptées.

— Je ne comprends pas votre hésitation. En tant que biologiste, vous savez que notre simple présence met potentiellement en danger les espèces évoluées. Nous sommes les vecteurs de toutes sortes de bactéries et nous pourrions tout à fait les contaminer.

— Nous sommes coincés ici jusqu’à la fin de la tempête, s’entêtait Léa. Pourquoi ne pas en profiter pour poursuivre nos recherches ?

Sans prévenir, Sorbier se pencha au-dessus du bassin et y plongea les mains. Il se saisit de la plaque et la sortit de l’eau. Horrifiée, Hateya fit un pas en arrière. Son instinct lui soufflait qu’ils étaient en train de commettre une terrible erreur, une transgression dont les conséquences seraient dramatiques.

— Vous avez perdu l’esprit ? Reposez ça tout de suite. Vous m’entendez ?

— Il fallait agir, Capitaine Somari. J’ai pris la décision pour vous, voilà tout.

Partagés entre la peur et la fascination, ils observèrent tous les quatre l’objet que Sorbier tenait à bout de bras et qui semblait doté d’un pouvoir hypnotique. Comme l’avait deviné Oslan, il s’agissait d’un masque de forme oblongue, long d’une cinquantaine de centimètres, avec des incrustations turquoise qui soulignaient deux yeux et dessinaient une sorte de tatouage le long des joues.

— Il ressemble au visage gravé dans la roche, fit remarquer Léa.

— Très bien, trancha Hateya en reprenant ses esprits. Grâce à Sorbier, nous avons toutes les preuves que vous réclamiez. Nous avons la confirmation qu’il nous faut stopper immédiatement toute prospection.

— Je ne vais pas renoncer à toute une planète pour un simple masque ou un dessin dans la pierre, répliqua le prospecteur. Vous pourriez tout aussi bien me montrer une créature souffler dans une flûte en os tout en dansant autour d’un feu. Je n’appelle pas ça une « civilisation ».

— Vous ne savez pas de quoi vous parlez, Sorbier. Cette décision ne vous appartient pas. Dieu merci, il existe des gens plus compétents que vous pour se pencher sur la question.

Sorbier la dévisagea avec suspicion.

— Je vous ai vexée, réalisa-t-il. C’est à cause de vos origines, je parie. Vous êtes indienne, c’est ça ? Vous n’êtes pas objective, Somari. Vous laissez vos émotions et votre histoire personnelle influencer votre jugement.

— Le terme correct est « Amérindienne ». D’autre part, il est évident que vos employeurs vous ont lancé sur la piste du métal comme un chien sur un os. Vous avez vu le potentiel de ces montagnes et vous tenez de l’or entre vos mains. Nous savons tous les deux que c’est tout ce qui vous intéresse. En effet, nous ne sommes plus au XVIe siècle. L’humanité a décidé qu’il n’était plus possible de s’approprier les ressources d’une autre civilisation ou de mettre en danger son existence même. Ces principes ont pour but de protéger d’éventuelles formes d’intelligence extraterrestre aussi bien que l’espèce humaine.

— Et si la civilisation qui a produit ce masque était éteinte ? proposa Oslan.

— Cela ne change rien. Nous ne sommes plus compétents, voilà tout.

— Taisez-vous ! s’écria Léa qui s’était légèrement écartée. Écoutez !

Surpris, le groupe cessa toute discussion et tendit l’oreille. Les sifflements provoqués par le vent s’étaient brutalement accentués. Ils s’entremêlaient pour former un chant sinistre, comme une longue plainte. Hateya reconnaissait les accents de cette mélodie lancinante qui racontait le deuil et la séparation. Au bout de quelques secondes, Oslan arracha le masque des mains de Sorbier et le remit précipitamment à sa place dans le bassin. Brouillée par le sable qui remontait à la surface, l’eau se troubla.

— Nous n’aurions jamais dû y toucher, regrettait Oslan. Le Capitaine Somari a raison. Depuis que nous sommes arrivés sur Terra 56, nous avons enchaîné les erreurs.

Ce reproche semblait surtout adressé à sa sœur qui ne répondit rien et soutint crânement son regard. Cet échange renforça la conviction d’Hateya : les jumeaux lui cachaient quelque chose.

— Capitaine ? Nous avons un signal radio !

La voix de Corey, légèrement étouffée, leur parvenait depuis l’autre côté de la galerie. Laissant le masque et la caverne aux larves luminescentes derrière eux, ils s’empressèrent de le rejoindre et se regroupèrent autour du module. La radio crachait un grésillement qui se transformait par intermittence en un murmure à peine audible. Installé au volant, le technicien faisait tout son possible pour améliorer la réception.

— Quelle est la probabilité de recevoir un signal dans cette grotte, au beau milieu de la tempête ? demanda Hateya.

— Elle est absolument nulle, Capitaine. Je ne trouve pas d’explications.

Corey poursuivit ses efforts pendant quelques minutes, tandis que les autres Sourciers tentaient de distinguer un mot ou un son qui pourrait les mettre sur la voie. Soudain, la voix d’Hateya résonna autour d’eux, parfaitement claire et distincte.

« Équipe des Sourciers pour le vaisseau mère… Vous me recevez ? Nous nous dirigeons actuellement vers les montagnes. Pouvez-vous me confirmer la réception de nos nouvelles coordonnées ? »

— Ce sont nos communications de cet après-midi, réalisa Corey.

Tout au long de leur course folle contre la marée, Hateya avait essayé en vain d’entrer en contact avec le vaisseau mère pour lui transmettre leur position et lui demander de l’aide. À cause de la tempête, ils n’avaient reçu en réponse que quelques mots hachés et incompréhensibles.

— C’est impossible. Comment pourrions-nous capter notre propre message ?

— Je n’en ai pas la moindre idée. Il faudrait qu’il ait été enregistré et qu’il soit diffusé par un émetteur.

— C’est peut-être le vaisseau mère ? suggéra Sorbier.

— Pourquoi feraient-ils cela ? Ça n’a aucun sens.

Une fois toutes les possibilités épuisées, l’équipe écouta en silence le message se répéter en boucle comme un refrain glaçant. Hateya sentit avec acuité une présence dans son dos et se retourna. À cette distance, elle distinguait à peine les contours du visage sculpté dans la paroi. L’espace d’un instant, elle crut que ses yeux s’étaient mis à luire dans l’obscurité.

— Corey, est-il possible de démonter la radio du module et de la rendre transportable ?

— Oui, je pense que c’est faisable. Mais pour quoi faire, Capitaine ?

— Vous pouvez couper le son, maintenant. Nous en avons assez entendu.

Une fois la radio éteinte, les discussions entre les Sourciers se poursuivirent pendant un long moment. Lorsqu’Hateya se rendit compte que leurs hypothèses ne faisaient que nourrir leurs incertitudes, et après plus de soixante-douze heures passées sur Terra 56, elle décida qu’il était temps de prendre un peu de repos. L’équipe d’explorateurs monta les deux abris qu’ils avaient à leur disposition, des structures gonflables reliées au module par une série de câbles et de tuyaux. Conçus pour être installés rapidement, sans avoir recours à une technologie complexe, ils leur permettraient de faire une pause dans une atmosphère pressurisée et d’enlever enfin leurs casques. Par mesure de précaution au vu de leurs récentes découvertes, ils définirent un périmètre autour de la grotte et y placèrent des détecteurs de mouvements qui les alerteraient en cas d’intrusion.

Au bout de quelques heures, Hateya finit par s’endormir, épuisée par une journée interminable qui les avait tous durement éprouvés. Durant ce court sommeil fragmenté, ses rêves furent saturés de lumière. Après avoir été confinée pendant des mois à bord du vaisseau mère dans une ambiance morne et froide, les couleurs de Terra 56 semblaient s’être imprimées sur sa rétine. Ses songes la menèrent jusqu’au sommet de mesas, dans des villages de pierre surplombant des vallées arides. En contemplant le ciel d’azur où régnait un soleil jaune, elle comprit qu’elle était revenue sur la Première Terre. Nostalgique, elle profita de la sensation du vent sur sa peau et chercha dans l’air brûlant le souvenir de la rosée. Reprenant sa route, elle déambula dans des champs de maïs multicolore, puis fut entraînée dans une ronde étourdissante, au milieu de visages tour à tour effrayants ou grotesques : coiffes de plumes, becs d’oiseaux, museaux de renards et dents acérées. Des voix s’élevèrent alors depuis le sol pour réciter de longues prières dans une langue inconnue et Hateya crut l’espace d’un instant que la terre elle-même s’était mise à parler. Gagnée par la peur, elle repéra parmi les danseurs un masque qui captura plus particulièrement son attention. En forme de heaume, barré de motifs jaune et turquoise, il était encadré par deux ailes de corbeaux qui se déployèrent lentement au-dessus d’elle.

En ouvrant les yeux, elle découvrit Corey penché sur elle.

— J’ai cru que je n’arriverais pas à vous réveiller, révéla-t-il, l’air inquiet.

Hateya passa les mains sur son visage, luttant pour reprendre ses esprits.

— Vous n’avez pas de nausées ou de maux de tête depuis hier ?

— Non, je me sens parfaitement bien, mentit-elle.

La douleur pulsait atrocement à la base de son crâne, à l’endroit où la pierre l’avait heurtée. Elle se redressa avec précaution dans l’espace exigu de l’abri qu’elle avait partagé avec Sorbier et Corey. Ses rêves l’avaient profondément troublée. Étaient-ils la conséquence du coup qu’elle avait reçu sur la tête ou bien un message de son subconscient ? La découverte du masque, le signal radio : tous ces évènements devaient avoir un sens. Restait à comprendre lequel. Elle fouilla dans son sac qui contenait les quelques effets personnels dont elle ne se séparait jamais. Sur une intuition, elle sélectionna le bracelet en argent et perles de corail qu’elle tenait de sa mère. Elle l’observa pensivement avant de le ranger soigneusement dans une poche facilement accessible, située sur le devant de sa combinaison.

Une fois prêts, les trois explorateurs sortirent ensemble de l’abri et constatèrent immédiatement que la tempête avait pris fin. Attirée par la lumière, Hateya fit quelques pas à l’extérieur de la grotte. Dans son dos, elle entendit Corey appeler Léa et Oslan. Elle voulut se retourner, mais elle était subjuguée par la vision du soleil grenat qui se levait sur Terra 56. Malgré l’aube et quelques nuages d’altitude, les deux croissants de lune étaient encore parfaitement visibles dans le ciel. Après ses rêves étranges, cette vue résonnait particulièrement en elle, comme un souvenir très ancien. Hateya prit une grande inspiration, regrettant son oxygène filtré qui la privait des odeurs de la montagne. La tempête terminée, ils pourraient mettre son plan à exécution sans tarder. Corey démonterait la radio du module et ils pourraient grimper jusqu’à une position dégagée, améliorant ainsi leurs chances de contacter le vaisseau mère.

— Capitaine, l’interpela Corey. Léa et Oslan ne sont pas dans la grotte !

La nouvelle lui fit l’effet d’une douche froide. Elle s’empressa de le rejoindre devant le second abri, plus petit, dans lequel les jumeaux avaient passé la nuit. Il était vide et sa toile dégonflée ondulait légèrement sous l’effet du vent.

— Ils sont peut-être retournés dans l’autre salle, proposa Sorbier dans leur dos.

Pour s’en assurer, le prospecteur se dirigea vers le fond de la grotte et s’engouffra dans la galerie. Hateya le laissa faire, mais elle avait l’intuition qu’il ne trouverait rien. Un pressentiment qui se confirma lorsque la voix de Corey s’éleva de nouveau depuis le module.

— La radio a disparu !

De rage, le technicien jura et donna un coup de pied dans les roues du véhicule.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ? demanda Hateya, incrédule.

— Léa et Oslan… Ils ont démonté la radio eux-mêmes.

Hateya se pencha à son tour dans l’habitacle et constata, médusée, que l’emplacement de la radio sur le tableau de bord était vide.

— Ils ont cassé des pièces et arraché des câbles. C’est un véritable massacre ! Ils ont aussi désactivé les détecteurs de mouvement. Nous étions totalement vulnérables sans le savoir. Mais qu’est-ce qui leur a pris ?

Tandis que Corey laissait libre cours à sa colère, Hateya s’efforçait de rester calme en dépit de l’angoisse qui lui dévorait les entrailles. Sans la radio, leurs chances d’être secourus s’amenuisaient drastiquement. Depuis leur atterrissage, tous les plans qu’ils échafaudaient s’effondraient les uns après les autres comme des châteaux de cartes.

Lorsque Sorbier revint seul, l’air défait, elle l’interpela sans ménagement.

— Si vous savez quelque chose, c’est le moment de le dire.

Sorbier leva les mains en signe d’impuissance.

— J’ignorais totalement qu’elles étaient leurs intentions, lui assura-t-il. Ils paraissaient tous les deux déterminés à poursuivre la mission. Cela m’arrangeait, bien sûr. Jusqu’ici, je n’ai pas grand-chose à mettre dans mon rapport. Mais je tiens avant tout à rester en vie, croyez-moi.

Sorbier semblait sincère et Hateya décida de lui accorder le bénéfice du doute. Depuis l’incident du masque et surtout le mystère du message radio, il s’était montré moins arrogant, comme s’il prenait enfin conscience de la réalité de leur situation.

Ils sortirent tous les trois de la grotte à la recherche de Léa et Oslan. Ils ne tardèrent pas à repérer une empreinte de botte dans une flaque gelée, vestige des températures très basses de la nuit.

— Il faut les retrouver, affirma Hateya. Sans réserve d’oxygène, ils n’ont pas pu aller bien loin.

Cette planète cherchait décidément à les entraîner sur une voie bien précise. La solution était peut-être de cesser de lutter et de se laisser guider.

— Et le module ? demanda Corey.

— Je pense qu’il faut prendre le risque de l’abandonner ici. La radio représente notre meilleure chance de nous en sortir.

— Et s’il s’agissait d’un piège ? suggéra Sorbier. Et si quelque chose essayait de nous attirer loin du module ?

Ils réfléchirent tous les trois en silence à cette terrifiante possibilité.

— Il n’y a pas de traces de lutte et nous n’avons rien entendu cette nuit, analysa Hateya. Nous ne pouvons pas abandonner Léa et Oslan et de toute façon, nos options sont extrêmement limitées. Attendre ici jusqu’à ce que nos réserves d’oxygène et de nourriture soient épuisées, cela ne me parait pas être une meilleure solution.

— Pourquoi ont-ils dérobé la radio ? demanda Corey.

— Nous le découvrirons lorsque nous les aurons retrouvés. Nous n’avons pas de temps à perdre.

Convaincus par la détermination d’Hateya, les deux hommes l’aidèrent à rassembler leur matériel. Prudent, Corey n’oublia pas d’emporter quelques longueurs de corde. En plus de son revolver, Hateya glissa un couteau à sa ceinture.

— Quoi qu’il arrive, nous avons huit heures d’autonomie en oxygène devant nous, les prévint Corey. Nous devrons impérativement être revenus au module dans ce laps de temps.

Cet avertissement en tête, ils se mirent en route et s’enfoncèrent dans la montagne au milieu des blocs de roche érodés par le vent et blanchis par le soleil. Le paysage n’était pas totalement désertique. Une maigre végétation poussait entre les pierres : des buissons d’épineux, quelques arbustes et des touffes d’herbe dont les extrémités se terminaient en grappes de fleurs rouges. En raison du terrain difficile, le chemin emprunté par les jumeaux était le plus souvent évident, mais les trois Sourciers perdaient parfois leur trace. Ils devaient alors se séparer et tourner en rond jusqu’à ce que l’un d’entre eux trouve enfin une empreinte de semelle dans le sable ou dans la poussière. Depuis une crête, ils eurent soudain une vue dégagée sur la plaine qu’ils avaient traversée avec leur module. Elle était désormais recouverte d’eau à perte de vue, formant une mer très calme dont la surface se plissait délicatement sous l’effet du vent. Sur la ligne d’horizon, les nuages semblaient aspirés par les flots, jusqu’à se confondre avec eux. Pleuvait-il encore à quelques kilomètres de là ? La scène rappelait certains paysages de la Première Terre passés au filtre des couleurs de Terra 56 : un camaïeu de pourpre, d’amarante et de grenat. Hateya eut une pensée pour la navette, sans doute emportée par les vagues et définitivement perdue. Ils n’avaient plus le choix : ils devaient impérativement retrouver la radio.

— À votre avis, qu’avons-nous réellement découvert dans la grotte ? lui demanda Sorbier alors qu’ils reprenaient leur route.

— Pourquoi aurais-je la réponse à cette question ?

— Je ne sais pas, répondit Sorbier en haussant les épaules. Appelez ça une intuition.

— Je pense que cette grotte est une tombe et que nous avons dérangé l’esprit qui y reposait. Notre arrivée sur Terra 56 a rompu un équilibre et tant que nous ne l’aurons pas rétabli, nous ne pourrons pas quitter cette planète.

Hateya avait fait cette déclaration avec une pointe de provocation, persuadée que le prospecteur allait lui rire au nez. À sa grande surprise, il n’en fit rien.

— Vous me prenez pour un salaud, c’est ça ? lui demanda-t-il après un silence. J’ai bien vu comment vous me regardiez tout à l’heure. Vous m’imaginez prêt à sacrifier Léa et Oslan pour assurer le succès de cette expédition.

— J’ignore si vous êtes un salaud, Sorbier. En revanche, je suis persuadée que vous êtes un idiot. Un de ces idiots dangereux qui ont mené la Première Terre à la catastrophe.

Nullement vexé, Sorbier éclata de rire.

— C’est une question de point de vue. Ce sont les idiots dans mon genre, avec leur soif de richesse et de gloire, qui ont poussé l’humanité de plus en plus loin. Jusqu’à ces vaisseaux spatiaux qui nous transportent aujourd’hui d’un bout à l’autre de la galaxie.

— Pour une fois, je dois admettre que je suis d’accord avec vous. C’est en effet une question de point de vue…

Sorbier lui répondit quelque chose, mais Hateya ne l’entendit pas. De l’autre côté d’un ravin, à une cinquantaine de mètres d’eux, elle venait d’apercevoir une silhouette humanoïde qui se dressait, immobile, au sommet d’un rocher. Une longue robe grise dissimulait son corps élancé aux épaules légèrement courbées. Malgré la chaleur qui faisait onduler l’air et brouillait sa vue, elle reconnut immédiatement la forme de son masque surmonté de deux bois de cervidés aux entrelacs désormais familiers. Il n’était pas forgé dans de l’or comme celui qu’ils avaient trouvé dans la grotte, mais dans un métal sombre. Le cœur battant, Hateya cligna des yeux en portant instinctivement sa main à sa nuque : était-elle victime d’une hallucination ?

— Capitaine, attention !

Hateya se sentit poussée sans ménagement sur le côté. Au même moment, une ombre passa juste au-dessus d’elle. Elle se réceptionna lourdement sur le sol et se redressa aussi vite qu’elle le put, gênée dans ses mouvements par sa combinaison. Face à elle, un fauve doté d’une mâchoire démesurée faisait volte-face, prêt à se jeter de nouveau sur elle. De la taille d’un gros chien, ses larges épaules étaient recouvertes d’une crinière qui s’étendait jusqu’au milieu de son dos à la fourrure bringée. Le regard étincelant de rage d’avoir manqué sa proie, il se ramassa sur lui-même et émit un grondement sourd et menaçant. Hypnotisée l’espace d’un instant par ses yeux jaunes, Hateya le vit bander ses muscles et planter fermement ses griffes dans la poussière. Elle dégaina son arme et lorsque l’animal bondit sur elle, elle pressa la gâchette. Touché en plein poitrail, le fauve s’effondra avec un glapissement. La main crispée sur son revolver encore fumant, Hateya contemplait la créature à ses pieds, aussi choquée par la portée de son geste que par la violence de cette attaque. Elle venait de tuer un spécimen d’une espèce extra-terrestre, à l’instant même où elle la découvrait. Se souvenant de la silhouette qu’elle avait aperçue de l’autre côté du ravin, elle releva la tête, mais l’horizon était de nouveau vide.

Un peu pâle, Sorbier donna une tape amicale sur l’épaule de Corey.

— Heureusement que vous étiez là, je n’ai absolument rien vu. Il devait nous guetter depuis les hauteurs.

Les Sourciers se rassemblèrent autour de la dépouille de l’animal comme pour la veiller. Partagés entre la tristesse et le soulagement d’être sain et sauf, ils purent l’observer de près pour la première fois. Il avait toutes les caractéristiques d’un redoutable prédateur avec une tête massive, de longs crocs qui dépassaient d’un museau de hyène. Son corps lourd et trapu paraissait plus taillé pour les attaques fulgurantes que pour la course. Les petits cervidés qui s’aventuraient dans la plaine à marée basse étaient-ils ses proies de prédilection ? À moins que les montagnes ne leur réservent de nouvelles surprises.

Retrouvant ses moyens, Hateya s’apprêtait à remercier Corey lorsque des cris de détresse détournèrent leur attention. Reconnaissant la voix d’Oslan, ils abandonnèrent le cadavre derrière eux et s’éloignèrent au pas de course. Au creux d’une dépression située à quelques dizaines de mètres en contrebas, ils découvrirent le géologue aux prises avec trois autres fauves. Ils l’avaient acculé dans un recoin et s’avançaient lentement vers lui. Visiblement blessé, plié en deux, Oslan se tenait les côtes. De sa main libre, il tentait de se défendre avec un maigre bâton.

Hateya tira en l’air pour faire diversion. Alertés par ce bruit inconnu et l’arrivée de trois nouveaux bipèdes à l’attitude menaçante, les fauves finirent par se replier. En quelques bonds, ils disparurent derrière les rochers.

Épuisé, Oslan tomba à genoux en tendant une main en direction de ses compagnons.

— Léa… vous devez m’aider…

Tandis que Sorbier et Hateya s’assuraient que tout danger était écarté, Corey s’accroupit auprès d’Oslan pour le soutenir.

— Vous êtes blessé ?

Il vérifia sa combinaison et fut soulagé de la trouver intacte.

— Je crois que j’ai une côte cassée, répondit le géologue avec une grimace de douleur. Je suis tombé en essayant de leur échapper.

— Que vous est-il arrivé ? l’interrogea fébrilement Hateya. Où est Léa ?

— Il y a eu un glissement de terrain. J’ai réussi à éviter la chute, mais Léa a disparu dans une crevasse. Je n’ai rien pu faire… J’étais en train de rebrousser chemin pour chercher du secours quand ils m’ont attaqué.

— Et la radio ? demanda Sorbier.

— C’est Léa qui la portait. Elle est tombée avec elle.

En entendant cette nouvelle, le prospecteur agrippa le bras d’Oslan et le secoua violemment, lui arrachant un grognement de douleur.

— Vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ? Des risques que vous nous faites prendre ? Comment avez-vous pu faire une chose pareille ?

— Calmez-vous ! intervint Hateya en le forçant à lâcher prise. Nous n’avons pas de temps ou d’énergie à perdre en nous battant les uns contre les autres.

Sorbier s’éloigna à regret, le regard plein de colère.

— Où est tombée Léa, Oslan ? lui demanda doucement Hateya. Vous pouvez nous emmener ?

Oslan hocha la tête, le front couvert de sueur. Corey l’aida à se relever et il guida le groupe jusqu’à une corniche qui présentait des stigmates d’un éboulement. Elle dominait un ravin formé d’une pente très raide, mais pas totalement abrupte. Plus bas, il se terminait par une crevasse qui ressemblait à une longue balafre dans les plis de la roche. À cette distance, il était impossible de déterminer sa profondeur.

Les Sourciers commencèrent par appeler Léa dans l’espoir d’entendre un signe de vie, en vain.

Agenouillé au bord de la corniche, Oslan fixait le ravin d’un air désespéré.

— Nous devons faire quelque chose pour sauver Léa, Capitaine. Je vous en supplie.

Hateya posa une main réconfortante sur son épaule, mais elle n’était pas très optimiste. De plus, l’heure tournait. Ils avaient quitté le module depuis plusieurs heures et il fallait encore prévoir le temps d’effectuer le trajet du retour.

— Nous n’avons pas le choix, trancha-t-elle. Nous devons descendre.

— Nous n’aurons pas assez de corde, la prévint Corey.

— Je peux toujours m’approcher de la crevasse. Je parviendrais peut-être à voir ou entendre quelque chose.

Sans attendre, Corey l’aida à sécuriser la corde à un rocher. Pendant qu’elle se harnachait, Hateya se tourna vers Oslan.

— Je crois que vous nous devez au moins une explication.

— C’est Léa qui a eu l’idée de prendre la radio pour vous empêcher de mettre fin à la mission et d’appeler le vaisseau mère à l’aide. Nous voulions simplement gagner quelques heures, pousser notre exploration un peu plus loin dans l’espoir de capter un nouveau signal…

— Mais pour quelle raison ? Que cherchiez-vous dans ces montagnes ?

Oslan se tut un instant, comme s’il hésitait à répondre. Son regard devint fuyant et en même temps, il considérait les trois autres Sourciers avec méfiance. Puis il se tourna de nouveau en direction de la crevasse où était tombée sa sœur. Hateya pouvait sentir son indécision, très certainement liée à ce secret que les jumeaux protégeaient jalousement. Au bout de quelques secondes, les épaules d’Oslan s’affaissèrent et il céda avec un profond soupir :

— Notre mère a disparu il y a vingt ans, au cours d’une mission semblable à celle-ci, raconta-t-il gravement. Ni son vaisseau ni le reste de son équipage n’ont jamais été retrouvés. Nous ignorions même quelle était leur localisation exacte au moment de leur disparition. D’après les autorités, ils semblent s’être littéralement évaporés. Les recherches n’ont jamais rien donné et nous avions perdu tout espoir de comprendre ce qui leur était arrivé. Il y a cinq ans, une balise a été interceptée par hasard par un cargo de ravitaillement. Elle contenait des données et des enregistrements audio provenant du vaisseau de notre mère. Cette balise avait dû être larguée comme une bouteille à la mer et dériver dans l’espace pendant tout ce temps. Les documents qu’elle renfermait ont immédiatement été classés confidentiels, mais après de longues tractations, nous avons été autorisés à consulter certains d’entre eux. Apparemment, notre mère et son équipage avaient commencé l’exploration d’une planète…

— Et vous croyez que cette planète pourrait être Terra 56 ?

Oslan acquiesça d’un signe de tête.

— C’est insensé, explosa Sorbier. Et vous pensiez tomber comme par miracle sur votre mère dans ces montagnes, vingt ans après sa disparition ?

Piqué au vif par le ton condescendant du prospecteur, Oslan se releva pour lui faire face.

— Cela vous dépasse, n’est-ce pas, Sorbier ? lâcha-t-il avec un sourire amer et en faisant un pas vers lui comme pour le défier. Depuis la découverte de la balise, nous n’étions plus impuissants. Nous avons passé ces cinq dernières années à travailler avec acharnement pour compiler des indices. Terra 56 est située dans la zone où le vaisseau de notre mère avait émis son ultime communication. Elle possède de nombreux points communs avec la mystérieuse planète que décrivaient les documents de la balise : le soleil grenat, les deux lunes et même les mouvements repérés à sa surface, comparables à des migrations de troupeaux.

Loin d’être apaisé par ces révélations, Sorbier s’approcha à son tour d’Oslan, la mâchoire crispée et les poings serrés. Corey jeta à Hateya un regard inquiet, comme s’il craignait que les deux hommes en viennent aux mains.

— Vous nous avez menti, accusait Sorbier. Vous avez rejoint le programme des Sourciers dans l’unique but d’enquêter sur votre mère. Vous êtes un imposteur ! Si nous nous en sortons vivants, je ferai en sorte que vous passiez le reste de votre carrière sur une colonie minière, ensevelis sous les rapports.

— C’est vous la foutue imposture, Sorbier, répliqua Oslan avec un mépris non dissimulé. Je vous entends encore lorsque nous avons découvert le masque dans la grotte. Vous seriez prêt à détruire une civilisation extra-terrestre pour vous approprier ses ressources.

— Ça suffit, intervint Hateya pour interrompre le règlement de comptes. Je regrette que vous ne m’ayez pas dit la vérité, Oslan. J’aurais pu vous aider. Vous nous avez tous mis en danger en vous lançant tête baissée dans les montagnes. C’était un plan stupide, irresponsable.

Oslan secoua la tête :

— Pas si stupide que ça, Capitaine, dit-il pour se défendre, une énergie nouvelle dans la voix. Nous sommes persuadés qu’il y a sur Terra 56 une forme d’intelligence qui a essayé d’entrer en contact avec nous en émettant ce message radio. À votre avis, que se passera-t-il lorsque les Nations Unies débarqueront avec leurs vaisseaux militaires et leurs délégations ? Combien de vaisseaux enverront-ils ? Dix, cent ? Ils sont à peine moins brutaux que les Compagnies Minières. Leur protocole vis-à-vis des intelligences extra-terrestres est une hypocrisie. Nous ne parviendrons jamais à les considérer comme des égaux. Nous chercherons à les coloniser, voilà tout. C’est ce que nous avons toujours fait sur la Première Terre. Vous le savez mieux que personne, Capitaine, plaida-t-il, avec toute l’émotion dont il était capable. Nous avions là une occasion unique. Je ne parle pas seulement d’une chance de découvrir ce qui est arrivé à notre mère, mais aussi d’établir une réelle communication avec une intelligence extra-terrestre.

Hateya ne répondit rien. Elle comprenait les raisons qui avaient poussé Oslan et Léa à se lancer dans leur quête sans espoir. Comme tous les descendants des peuples amérindiens, elle connaissait la blessure causée par un deuil impossible : celui d’une terre et d’une liberté confisquées. Ce déchirement, qui se transmettait de génération en génération, conduisait aux plus grands désespoirs comme aux décisions les plus irrationnelles.

Une fois prête, Hateya commença à descendre lentement dans le ravin. À chaque pas, elle sentait les pierres rouler sous ses pieds. Lancinante, la douleur à la base de son crâne ne lui laissait aucun répit et dans son casque, le bruit de sa respiration devenait assourdissant. Alors qu’elle progressait, elle était harcelée par une pensée dérangeante : et si Oslan avait raison ? Dès leur atterrissage, elle avait pressenti que Terra 56 recelait bien plus qu’une faune et une flore exceptionnelles. C’était probablement ce que les esprits venus la visiter dans ses rêves avaient voulu murmurer à son oreille.

Arrivée au bout de la corde, elle appela de nouveau Léa. En tentant de percer l’obscurité qui régnait dans la crevasse, elle se souvint que les Occidentaux n’utilisaient que quatre points cardinaux, là où les Amérindiens considéraient également le zénith et son opposé, le nadir. Hateya avait toujours vu dans cette omission la preuve d’une pensée plate, amputée. Elle leva la tête et s’adressa aux trois hommes restés sur la corniche.

— Si je ne suis pas revenue d’ici une heure, vous retournerez sans moi au module ! C’est un ordre !

Corey se pencha un peu plus dans sa direction, craignant d’avoir mal entendu.

— Qu’est-ce que vous voulez dire, Capitaine ?

Au lieu de répondre, Hateya dégaina son couteau et commença à couper la corde. Il était temps de réfléchir en trois dimensions.

                

Dès que la corde céda, Hateya tomba sur le dos et glissa le long de la pente. Instinctivement, elle tenta de se raccrocher une aspérité de la roche, mais elle était inexorablement emportée vers la crevasse. Elle bascula dans le vide et l’obscurité se referma sur elle. Sa chute, qui ne dura qu’un bref instant, fut amortie par un énorme tas de sable de couleur bleue. Un peu désorientée, il lui fallut quelques secondes pour se remettre du choc et s’accoutumer à la pénombre. Avant de se relever, elle passa une main dans le sable. Celui-ci était formé de grains grossiers et translucides comme du sel. Grâce à lumière qui s’infiltrait par la crevasse, elle put évaluer le volume de la cavité dans laquelle elle était tombée. Large et basse de plafond, elle ressemblait à une bulle d’air coincée entre deux couches de roche. Hateya se remit debout et prit soin de vérifier l’étanchéité de sa combinaison. Elle alluma sa lampe torche et repéra immédiatement la besace de Léa abandonnée sur le sol à quelques mètres de là. À l’intérieur, elle découvrit leur radio, très endommagée par sa chute. Elle la rangea soigneusement dans la besace en espérant que Corey parviendrait à la réparer. Puis elle appela Léa plusieurs fois, mais n’entendit aucune réponse, simplement le bruit du vent qui tourbillonnait à travers la grotte. L’inspection minutieuse des alentours ne donna rien. Il n’y avait aucune autre trace de la biologiste. Si Hateya avait pu se réceptionner sans mal grâce au tas de sable, il en était sans doute de même pour Léa. Qu’était-il advenu d’elle ? Avait-elle exploré la caverne à la recherche d’une issue ? Refusant de l’abandonner, Hateya décida de partir à sa recherche. Elle passa la besace par-dessus son épaule et s’enfonça prudemment dans les ténèbres. Au bout de quelques minutes, elle finit par discerner une autre source de lumière. À deux mètres au-dessus du sol, une brèche dans la roche lui permettait d’apercevoir une large portion du ciel grenat de Terra 56. Hateya s’approcha et commença l’escalade de la paroi en s’assurant de chacune de ses prises. Malgré le poids de sa combinaison, elle parvint à s’extirper hors de la grotte. Alors qu’elle reprenait son souffle, allongée sur le dos, elle découvrit qu’elle se trouvait dans un canyon encadré par des falaises abruptes. Un cri strident lui fit lever les yeux vers le ciel. Un oiseau de grande envergure aux ailes noires passa rapidement au-dessus d’elle. Le souvenir de l’attaque du fauve était encore très vivace et elle s’empressa de basculer sur le ventre. L’oiseau disparut de son champ de vision. Dans la poussière, des empreintes de bottes indiquaient que Léa s’était aventurée dans le canyon. Hateya se releva, jura entre ses dents. Elle n’avait qu’une heure devant elle : jusqu’où la biologiste avait-elle bien pu aller ? Inquiète, Hateya se mit en route dans un silence pesant, entrecoupé par les cris glaçants de ces mystérieux oiseaux qui demeuraient hors de vue. Elle se sentait observée et ne cessait de scruter les hauteurs à la recherche d’un mouvement suspect. Au bout d’un moment, le canyon s’élargit considérablement jusqu’à former une grande esplanade. Hateya eut le souffle coupé en apercevant, bâti sur le flanc des falaises, un village semblable à ceux qu’elle avait parcourus dans son rêve. Léa et Oslan étaient persuadés de trouver une forme d’intelligence ou une civilisation extraterrestre sur Terra 56. Voilà qui prouvait qu’ils avaient eu raison. À cette distance, les maisons couleur de sable, construites en terre et en pierre, donnaient l’illusion d’être empilées les unes sur les autres. En s’approchant, elle constata que le village était vide, sans doute abandonné depuis longtemps. Fragilisées par les intempéries, la plupart des constructions tombaient en ruine. Sur les rares bâtisses encore intactes, les fenêtres — de simples rectangles percés dans les murs — ressemblaient à une multitude d’yeux noirs braqués sur elle. Hateya voulut vérifier l’heure, mais les différents capteurs de sa combinaison semblaient perturbés et affichaient des données incohérentes. Malgré son anxiété croissante, elle poursuivit son chemin, poussée par la nécessité de retrouver Léa. Elle entra dans le village, emprunta ses rues tortueuses et ses escaliers abrupts aux marches polies par le temps. Le sable crissait sous ses pieds. Dans la poussière gisaient des éclats de poteries soigneusement décorées de motifs géométriques. Le site n’était pas simplement désert. Toute vie semblait l’avoir quitté, à l’image d’un fleuve qui se retire après une crue. Les oiseaux, d’un noir de deuil, tournoyaient dans le ciel juste au-dessus de la Capitaine. Ils formaient des cercles sinistres qui évoquaient les vautours de la Première Terre. Face à ce mauvais présage, Hateya sentit son estomac se nouer.

Au sommet du village, un chemin étroit menait à une grande porte percée dans la falaise. Bien plus haute que les autres bâtiments, elle était flanquée de deux colonnes sculptées dont les bas-reliefs représentaient des fauves ailés encore plus effrayants que ceux qui avaient attaqué plus tôt les Sourciers. En admirant la délicatesse des sculptures, Hateya se demanda s’il s’agissait de l’entrée d’un temple ou bien celle d’un tombeau. Elle éprouvait une crainte presque religieuse à l’idée d’y pénétrer : n’allait-elle pas profaner un lieu sacré ? Armée de sa lampe torche, elle rassembla tout son courage et franchit le seuil. Elle ressentit une légère résistance, comme la pression d’une main invisible qui cherchait à la repousser. Le faisceau de sa lampe tremblota et les alarmes reliées aux capteurs de sa combinaison se mirent à biper. Hateya observa les données s’affoler avant de retomber brusquement à zéro. Pourtant, elle respirait normalement. Si les battements de son cœur s’étaient emballés, elle était encore loin de l’arrêt cardiaque. Elle réalisa alors que la douleur qui lui vrillait le crâne depuis la veille avait disparu. D’une main tremblante, elle désactiva les alarmes et reprit son exploration d’un pas déterminé. Il était trop tard pour renoncer. L’obscurité bruissait de vibrations qui se répercutaient le long des parois comme les remous d’une eau vive. Au fur et à mesure qu’Hateya progressait, elle entendait de plus en plus distinctement un bruit sourd et lancinant qui ressemblait à un ronronnement. Elle traversa une succession de salles exiguës dont les murs étaient recouverts de pétroglyphes : dessins d’animaux, silhouettes humanoïdes et symboles mystérieux. Fascinée, elle réalisa que ces peintures formaient les bribes d’un récit dont le sens était peut-être perdu à jamais.

Hateya entra finalement dans une nouvelle salle, bien plus vaste que les précédentes. Il y régnait une étonnante luminosité naturelle qui illuminait la roche de reflets rouges. La Capitaine repéra immédiatement Léa qui se tenait debout, de dos, au bord d’une corniche. Elle faisait face à un gouffre d’une profondeur inconnue tandis qu’au-dessus d’elle, le plafond de la cavité était si haut qu’il disparaissait dans l’ombre. En la voyant, Hateya reprit espoir et la pression qui lui comprimait la poitrine se relâcha légèrement. Mais très vite, quelque chose l’alarma dans l’attitude de la biologiste. Léa se tenait très près du vide, la tête et les épaules basses.

— Léa ? appela-t-elle doucement pour ne pas l’effrayer.

Le ronflement qu’elle percevait depuis un moment était bien plus puissant dans cette salle. Sa source devait être toute proche. Ce bruit de fond ne couvrait cependant pas complètement sa voix. En l’entendant, Léa sursauta et fit volte-face.

— Hateya ? Comment m’avez-vous trouvée ?

Malgré sa question, elle paraissait étrangement indifférente. Son visage était dénué de toute expression et son regard était vide.

— Oslan nous a montré où vous étiez tombée, expliqua Hateya. Je suis partie à votre recherche.

— Oslan ? répéta Léa, soudain inquiète.

Hateya l’observa attentivement. Quelle force surnaturelle avait bien pu l’attirer jusqu’ici, la poussant à abandonner son frère derrière elle ? L’allusion à Oslan l’avait fait sortir de sa stupeur, elle semblait reprendre contact avec la réalité.

— Il va bien, la rassura Hateya, qui jugea plus prudent de ne pas évoquer sa côte cassée. Il est avec le reste de l’équipe. Je suis au courant pour votre mère, poursuivit-elle après une hésitation. Votre frère nous a tout raconté.

Le soulagement de Léa fit place à un profond embarras. Elle détourna les yeux en direction du gouffre. Hateya suivit son regard, en se demandant ce qu’elle apercevait au fond de la cavité.

— Je suis désolée, Capitaine, s’excusa Léa avec sincérité. Nous ne voulions pas mettre toute l’équipe en danger. De toute façon, nous avons échoué. Vous avez vu le village… Tout est mort ici. Il n’y a plus rien…

La voix de Léa révélait sa lassitude et peut-être même une note de désespoir. Son corps penchait imperceptiblement vers le bord de la corniche. Allait-elle sauter dans le vide ?

— Nous n’avons pas échoué, protesta Hateya, tout en s’approchant avec d’infinies précautions. Nos découvertes feront date dans l’histoire de l’humanité. Et nous avons encore tant à apprendre !

— Lorsque nous avons entendu le message radio, reprit Léa avec un sourire triste, nous avons tout d’abord pensé à un avertissement ou à une menace. Puis nous avons réfléchi : si une forme d’intelligence cherchait à communiquer avec nous, n’essaierait-elle pas d’utiliser notre propre langage ? Nous étions persuadés qu’ils étaient tout près, qu’ils se montreraient si nous allions à leur rencontre.

Hateya la laissait parler, tout en continuant à avancer vers elle. La Capitaine était incapable d’évaluer combien de temps s’était écoulé depuis qu’elle avait tranché la corde et qu’elle était tombée dans la crevasse. Conformément à ses instructions, Corey, Oslan et Sorbier étaient sans doute déjà repartis sans elles. Livrées à elles-mêmes, il leur faudrait trouver un moyen de rejoindre le module avant qu’il ne soit trop tard.

— Léa, vous devez venir avec moi, ordonna fermement Hateya. Nous allons finir par manquer d’oxygène. Si nous mourons ici, la disparition de votre mère ne sera jamais élucidée. Nous discuterons de tout cela une fois que nous serons en sécurité. Je promets de vous écouter cette fois.

Léa lui lança un regard indéchiffrable et poursuivit, indifférente à ses mises en garde.

— Lorsque notre mère a disparu, nous avions à peine dix ans. Plus que le deuil, c’est l’incertitude qui était la plus douloureuse : comment avait-elle péri ? Avait-elle souffert ? Pendant des années, je me suis raccrochée à l’espoir de recevoir un jour un signe de vie, n’importe lequel.

Hateya n’était plus qu’à un pas de Léa. Elle n’avait qu’à tendre le bras pour l’attirer loin du vide. Léa devina ses intentions et recula. Hateya se figea, les mains levées en signe d’apaisement. Les deux femmes se jaugèrent durant de longues secondes dans un silence tendu, uniquement troublé par le ronronnement obsédant qui emplissait la salle. Son intensité semblait croître et il avait pris une tonalité plus grinçante. Hateya réalisa que le bruit n’était pas plus puissant ; elle se trouvait simplement plus près de sa source, très certainement située en contrebas.

— Avez-vous déjà entendu ces légendes de la Première Terre ? lui demanda Léa, dont les pieds n’étaient plus qu’à quelques centimètres du gouffre. Ces récits de naufragés et de navires perdus en mer, sauvés par des dauphins qui les ramenaient jusqu’au rivage ?

Hateya était désemparée. Le vide la terrifiait. Qu’est-ce qui l’attendait au fond de la crevasse ? Les restes des habitants du village fantôme, ou pire encore… ? Elle en avait assez des mystères. Elle jeta un premier coup d’œil, puis se pencha au-dessus de l’abîme, surprise par ce qu’elle voyait. La cavité était moins profonde qu’elle ne l’avait imaginé. Dix mètres plus bas, cinq immenses roues en pierre étaient posées à même le sol. Disposées l’une sur l’autre en quinconce à la manière d’un mécanisme, elles tournaient lentement sur leur axe. Hateya s’était attendue à tout, sauf à cette étrange machine. À quoi pouvait-elle bien servir, et avec quelle énergie fonctionnait-elle ?

— Tout le monde connait ces histoires, insistait Léa. Elles nous fascinent, car elles brouillent les frontières que nous avons progressivement érigées entre les espèces. Elles énoncent un problème en apparence insoluble : pourquoi ces animaux voudraient-ils nous sauver ? Et surtout : que ferions-nous à leur place ? Ces questions m’obsèdent depuis si longtemps. Ma mère et son équipage étaient eux aussi des voyageurs égarés. Pas dans un océan, mais dans l’espace. Est-ce si déraisonnable d’imaginer qu’ils aient été secourus ? Quelqu’un aurait pu les guider vers le rivage, comme…

Frustrée, Léa chercha en vain le mot qui lui échappait. De son côté, Hateya ne pouvait détacher ses yeux des disques en pierre qui poursuivaient leur étrange manège. Chacun d’entre eux devait peser plusieurs tonnes, et la Capitaine avait l’impression qu’ils se mouvaient à des vitesses différentes. Une hypothèse inquiétante commençait à germer dans son cerveau. Léa n’était peut-être pas si confuse que ça, finalement.

— Comme des passeurs entre les mondes ? proposa Hateya d’une voix blanche, sans quitter le gouffre des yeux.

— Oui ! C’est exactement ça ! s’enthousiasma Léa. Des passeurs de mondes…

Hateya était hypnotisée par le mouvement infini, immuable, des cercles de pierre. Toutes les pièces du puzzle s’assemblaient enfin : les danseurs masqués de ses rêves, le village déserté, la silhouette humanoïde qui se dressait de l’autre côté du ravin… Un terrible vertige s’empara d’elle. Elle recula de quelques pas. Le tableau qu’elle entrevoyait semblait à la fois évident et insensé. Un doute affreux la saisit. Était-elle en train d’halluciner ? Agonisait-elle quelque part, à court d’oxygène, à l’entrée des grottes ou dans une rue du village ?

— Capitaine ?

Léa observait Hateya avec méfiance. Elle se demandait sans doute si sa Capitaine jouait la comédie, usant d’un subterfuge grossier afin de détourner son attention.

— Vous avez peut-être raison, suggéra Hateya, la gorge sèche. Votre mère et son équipage pourraient bien avoir trouvé une voie vers un autre monde.

Cette fois-ci, Léa parut franchement surprise.

— Je ne comprends pas… Vous aviez l’air si dubitative. Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ?

Hateya fit un effort pour reprendre le contrôle d’elle-même. Elle devait réorganiser sa pensée, la rendre cohérente. Elle avait besoin de l’aide de Léa pour mettre de l’ordre dans ses idées.

— Il existait sur la Première Terre un peuple amérindien appelé les Hopis, révéla-t-elle. Ils vivaient près du Grand Canyon, dans des villages en tous points semblables à celui-ci. D’après leurs croyances, notre monde aurait été précédé par trois mondes antérieurs. À cause de l’orgueil et de la folie des Hommes, ces trois mondes auraient été successivement détruits par leur Créateur. Le premier par le feu, le second par une ère glaciaire et le dernier par un déluge. À chaque anéantissement, un petit groupe d’êtres humains aurait été épargné. Ces survivants trouvaient parfois eux-mêmes le passage vers le monde supérieur. Et parfois, ils auraient été guidés par des Esprits.

— Des Esprits ? répéta Léa qui buvait ses paroles.

Fascinée, elle était passée en quelques instants de l’hébétement à une concentration intense. Elle finit par s’éloigner du bord de la corniche pour se rapprocher d’Hateya. Celle-ci poursuivit, fébrile :

— Les Hopis les appelaient des Kachinas. Ils pensaient qu’ils vivaient dans les étoiles, et dans des mondes invisibles. À chaque solstice d’hiver, les Kachinas rejoignaient les Hommes, ils venaient séjourner auprès d’eux pendant quelques mois. Lors des cérémonies religieuses, ils s’incarnaient dans des danseurs, qui se paraient de masques représentant les attributs de chacun d’entre eux.

Léa remarqua, d’une voix lente :

— Notre village de pierre et ses pétroglyphes présentent en effet des ressemblances étonnantes avec ce qui a pu exister sur la Première Terre. Mais c’est plutôt ténu comme lien…

Hateya insista, à présent c’était elle qui s’emballait :

— D’après les légendes hopis, les habitants du troisième monde disposaient de technologies fabuleuses. Des détails particulièrement troublants ont donné lieu aux hypothèses les plus folles : ces technologies auraient été transmises aux Hopis par les Kachinas, qui seraient en réalité des extraterrestres. Le masque que nous avons trouvé dans la grotte, je crois qu’il représentait un de ces Esprits.

— Cette grotte ressemblait à un tombeau, objecta Léa. La civilisation qui a bâti ce village est éteinte. Nous sommes arrivés trop tard. Nous ne pourrons jamais confirmer votre théorie.

Hateya haussa les épaules. Il en fallait plus pour la décourager.

— Les Esprits finissent peut-être par mourir eux aussi. Cela ne veut pas dire qu’ils ont tous disparu.

Léa soupira et secoua la tête, elle n’était pas convaincue. Hateya était réticente à lui raconter ses visions, pourtant elle était persuadée que l’être qu’elle avait aperçu avant d’être attaquée par le fauve était un Kachina. Ses déductions n’étaient basées que sur des rêves et des intuitions, sans rapport avec la science et ses protocoles. Elle ne disposait d’aucune preuve.

— Les prophéties hopis prédisaient la fin du quatrième monde et l’avènement du cinquième, ajouta-t-elle en dernier recours. Réfléchissez, Léa…

La biologiste, concentrée, semblait avoir compris sa prière muette, et faisait tout son possible pour résoudre l’énigme.

— Cinq mondes, répéta Léa alors qu’une lueur de compréhension traversait son regard. Cinq disques de pierre…

Hateya hocha la tête, soulagée qu’elles soient parvenues toutes les deux à la même conclusion.

— À ma connaissance, précisa-t-elle, l’humanité n’a jamais découvert le passage vers le cinquième monde.

— Qui se trouverait, d’après vous, quelque part sur Terra 56 ?

—  Dans la zone où votre mère a disparu. N’était-ce pas là votre propre intuition ?

Hateya sentait que Léa voulait y croire. Quelques minutes plus tôt, la biologiste sombrait dans le désespoir, persuadée que la piste qu’elle avait suivie jusqu’à Terra 56 l’avait menée à une impasse. À présent, l’espoir lui donnait un regain d’énergie.

— Combien de temps nous reste-t-il ? demanda-t-elle soudain. Les capteurs de ma combinaison ne fonctionnent plus.

— Les miens non plus, répondit Hateya avec calme. Mais cela n’a pas d’importance. J’ai l’impression que dans ces grottes, le temps est comme suspendu.

— Nous devrions sortir d’ici, affirma Léa avec une combativité nouvelle.

Elle refusait désormais de mourir dans ce lieu étrange, sans être allée au bout de sa quête.

— Il ne faut pas rebrousser chemin, prévint Hateya. Je pense que cet endroit est un temple. Les pièces en enfilade que nous avons traversées devaient correspondre au parcours emprunté par les initiés. Les pétroglyphes leur enseignaient les récits et les secrets de leur peuple, puis ils arrivaient dans cette salle où ils recevaient la révélation finale. Une fois leur transformation achevée, ils sortaient forcément par une porte différente.

Tout en parlant, la Capitaine balayait les murs à l’aide du faisceau de sa lampe torche. À l’autre extrémité de la corniche, elle finit par découvrir une seconde ouverture qui donnait sur un passage étroit.

— Nous ne pouvons pas retourner en arrière, affirma-t-elle. Quoi qu’il arrive, nous devons nous aussi terminer notre initiation. C’est notre meilleure chance.

D’un commun accord, les deux femmes se dirigèrent vers le passage repéré par Hateya. Elles s’y engouffrèrent avec une légère appréhension, mais constatèrent bientôt qu’il débouchait bien sur l’esplanade et le village sur la falaise. Elles pressèrent le pas pour sortir du tunnel. À l’extérieur, la sortie était dissimulée par deux gros blocs de roche. Hateya cligna des yeux pour s’habituer au changement brutal de luminosité. Dans son dos, Léa étouffa un cri. Hateya s’immobilisa. Sur l’esplanade, l’atmosphère semblait encore plus lourde et brûlante qu’à son arrivée. Sous un soleil de plomb, une silhouette longiligne se dressait en pleine lumière. Hateya reconnut immédiatement celui dont la vision n’avait cessé de la hanter. Le Kachina leur faisait face, parfaitement statique, comme s’il les attendait. Hateya fit un pas vers lui. Léa agrippa son poignet pour la retenir. La capitaine se retourna vers la biologiste, croisa son regard rempli de doute.

— Nous n’avons rien à craindre, assura Hateya, qui ne ressentait plus aucune peur.

Elle réalisa qu’elle avait toujours su que ce moment aurait lieu. Sans en avoir conscience, elle s’y était même préparée. Après quelques secondes d’hésitation, Léa lui emboita le pas.

En s’approchant, Hateya put observer le Kachina à loisir. Très grand, il mesurait bien deux têtes de plus qu’elle. Sa robe, qu’elle avait crue grise, était en réalité tissée de fils multicolores. Elle couvrait presque entièrement son corps, mais ne pouvait dissimuler sa maigreur. Légèrement vouté, il s’appuyait sur un bâton en bois noueux. Sa manche relevée laissait apercevoir un poignet très fin à la peau grisâtre. Il portait un masque de bronze serti de turquoises, surmonté par les bois de cervidé et encadré par de longues plumes noires. Hateya se demanda comment communiquer avec lui. Lorsque deux peuples se rencontraient, la coutume voulait qu’ils échangent des cadeaux. La robe du Kachina était très simple, mais rehaussée par des colliers de pierres précieuses. La beauté de son masque acheva de convaincre Hateya qu’il devait apprécier les parures. Léa sur les talons, elle s’arrêta juste devant lui et ouvrit la poche dans laquelle elle avait rangé le matin même son bracelet en argent et en perles de corail. D’un mouvement cérémonieux, elle sortit le bijou de sa poche et le présenta au Kachina. Celui-ci inclina la tête, considéra l’offrande pendant de longues secondes. La fente étroite de son masque, creusée au niveau des yeux, ne laissait rien voir de son visage. Puis il tendit une main à quatre doigts et recueillit soigneusement le bracelet dans sa paume. Avec des gestes lents et posés, il le fit disparaître dans les plis de sa robe. Il en tira ensuite une petite pierre turquoise, l’offrit en retour à la Capitaine. Dès que la pierre toucha sa peau, Hateya sentit que la terre trembler sous ses pieds. Une lumière blanche éblouissante inonda le ciel. Hateya stupéfaite leva les yeux vers le Kachina. Celui-ci demeurait impassible. Hateya se retourna vers Léa, voulut lui crier de se mettre à couvert. Mais des sons distordus envahissaient son casque. Sa vision se rétrécissait. Incapable de résister, elle se recroquevilla sur elle-même et perdit connaissance.

 Hateya cligna plusieurs fois des yeux. La luminosité revint à la normale, mais ses oreilles sifflaient presque douloureusement. Elle se releva avec difficultés et fut prise de vertige, comme si elle était ballotée par le flux et le reflux des vagues. Pour tenter de retrouver son ancrage, elle baissa les yeux. Elle constata qu’elle piétinait un tapis de petits bulbes bleus et verts. Elle leva légèrement sa botte : les algues avaient cette consistance spongieuse, un peu désagréable, qu’elle connaissait désormais si bien. Lorsque le sifflement s’apaisa enfin, elle entendit les voix joyeuses et enthousiastes de son équipe. Des silhouettes passaient devant elle, de plus en plus nettes. Elle reconnut Oslan occupé à enregistrer des données, Léa accroupie au milieu des algues en train de prélever ses échantillons. Un vrombissement la fit sursauter. Elle s’aperçut qu’elle se trouvait au pied de leur navette, parfaitement intacte, qui irradiait encore de la chaleur de ses retro propulseurs. Un peu plus loin, Corey, au volant du module, le manœuvrait pour tester ses fonctionnalités.

Elle sentit une main se poser sur son bras. Ses yeux tombèrent sur Sorbier qui lui tendait des jumelles.

— Vous avez vu ces montagnes ? lui demanda-t-il plein d’entrain. Elles sont magnifiques, n’est-ce pas ? C’est une bonne chose, une très bonne chose…

Encore désorientée, Hateya accepta machinalement les jumelles, mais fut incapable de formuler une réponse. Elle avait la gorge serrée. Le prospecteur ne s’aperçut de rien. Il fixait la ligne de crête des montagnes en imaginant une myriade de possibilités toutes plus lucratives les unes que les autres.

— Je vais demander son avis à Oslan, la prévint-il.

Hateya le regarda s’éloigner pour rejoindre les jumeaux. Elle remarqua que les combinaisons des Sourciers étaient impeccables, exemptes de cette couche de sable et de poussière qui les avait recouverts au fur et à mesure qu’ils s’aventuraient dans la plaine. Oslan n’était pas blessé et se déplaçait avec aisance. Elle-même ne ressentait plus aucune douleur à la base de son cou. Avait-elle rêvé tout ce qu’ils avaient vécu ces derniers jours ? Elle fouilla fébrilement dans sa poche, là où elle était censée avoir rangé le bracelet de sa mère. Au lieu du bijou de métal incrusté de perles de corail, ses doigts sentirent les contours d’une petite masse à la surface lisse. Le cœur battant, elle sortit très lentement l’objet de sa poche et reconnut immédiatement la pierre turquoise que lui avait offerte le Kachina. Elle se tourna une nouvelle fois vers leur navette et fut forcée de se rendre à l’évidence, aussi incroyable que la situation puisse être : elle avait voyagé à travers le temps pour revenir au moment de leur atterrissage sur Terra 56.

Léa s’approcha d’elle à son tour, ses échantillons de végétaux entre les mains.

— Capitaine, je pense que ces organismes sont des cyanobactéries. Ce sont des espèces pionnières capables de se développer dans des milieux inhospitaliers tels que celui-ci…

Léa parlait rapidement et sa voix légèrement tremblante trahissait son émotion.

— Sur terre, les cyanobactéries ont joué un rôle déterminant dans le développement de la vie, en favorisant la création d’une atmosphère aérobie. Sur Terra 56, elles attestent de la présence d’eau et peut-être même d’organismes plus complexes. Si nous poursuivions notre exploration, nous ferions sans doute d’autres découvertes.

Hateya avait déjà vécu cette scène, mais cette fois-ci, elle disposait de toutes les clés pour la comprendre. Avec le recul, il était évident que l’impatience de Léa n’était pas uniquement due à de la curiosité scientifique. Elle était animée par cet espoir insensé qui la hantait, jusqu’à altérer son jugement.

— Des cyanobactéries ? Vous êtes sûre de votre analyse ? lui demanda Hateya d’un ton neutre.

Surprise, Léa leva sur elle un regard interrogateur.

— Je… Vous croyez qu’il s’agit de lichens gélatineux ?

— Je pense que vous devriez prendre le temps de vérifier au microscope, insista Hateya avec bienveillance. On ne sait jamais, nous pourrions avoir des surprises…

Désarçonnée par cette remarque, Léa se ressaisit.

— Vous avez raison, Capitaine. Il est bien trop dangereux de nous contenter d’hypothèses sur une planète inconnue.

Un peu gênée, comme si elle avait été prise en faute, elle s’éloigna en appelant son frère.

— Oslan, tu peux m’apporter le microscope s’il te plait ?

Les jumeaux commencèrent à installer leur matériel sous l’œil de Sorbier. Corey, satisfait de ses tests, sortait du module pour les rejoindre. Hateya observa son équipe pendant un instant, avant de se retourner vers la plaine qui s’étendait à perte de vue. Dans quelques heures, elle se transformerait en une mer qui refléterait comme un miroir les rayons du soleil grenat. Au loin, la tempête s’approchait. Hateya entendait déjà ses premiers grondements, et les nuages violets se rassemblaient pour former une masse menaçante. À la fois fascinée et incrédule, la Capitaine prit tout son temps pour apprécier ce paysage d’une beauté troublante. Que s’était-il réellement passé au cours de ces derniers jours : avaient-ils subi un test ? Avaient-ils réussi ou échoué ? Elle savait qu’il leur serait difficile de localiser la grotte où ils avaient trouvé refuge. Quant à la crevasse où Léa était tombée, il était tout bonnement impossible de la retrouver. Mais tout cela n’avait aucune importance. Si cette planète dissimulait quelque part dans ses profondeurs la porte qui les mènerait vers un autre monde, le chemin leur serait montré en temps voulu, lorsqu’ils seraient prêts à accomplir ce voyage. Hateya sourit à cette idée. Elle avait une seule certitude : Terra 56 était loin d’avoir livré tous ses secrets.

 

FIN

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2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Jonathan dit :

    J’ai pris beaucoup de plaisir à lire cette version et j’affectionne particulièrement ce genre d’aboutissement ; L’idée de la boucle temporelle qui met fin au récit tout en laissant une belle part à l’imagination.

    Aimé par 1 personne

  2. Noëmie dit :

    Quelle belle version de Terra Nova! Comme Jonathan, j’apprécie la boucle temporelle. Et surtout, l’échange entre Hateya et Léa dans la grotte : il est très bien cadré, l’émotion monte petit à petit, on sent la bascule progressive entre les deux personnages… félicitations, c’est très bien écrit! Tu as exploité à fond le côté chamanique d’Hateya, le rappel des tribus amérindiennes et de leurs légendes me plaît beaucoup! 🙂

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