La version rouge achevée !

( avec la proposition de Yahiko, alias Orson Wilmer, poursuivie par le même auteur)

Le vaisseau des Sourciers s’était posé deux jours plus tôt sur Nova Terra 56, dans une plaine de poussière turquoise, baignée par la lumière aux reflets grenat de l’étoile proche, et barrée au loin par une ligne de sommets dentelés, une chaîne de montagnes sans doute très jeune. Sur certains des pics, une calotte blanche étincelait dans la lueur rose. Des glaciers ?  Difficile de dire à cette distance. En tout cas il y avait de l’eau sur Terra 56. C’était la raison principale de la présence des Sourciers. Les capteurs du vaisseau avaient détecté la signature de l’eau depuis l’espace, dans le spectre lumineux de la planète. D’une manière générale, Terra 56 présentait des conditions quasi idéales pour fonder une nouvelle Terre. Elle était à la même distance de son étoile que la Première Terre de son Soleil. Elle était un peu plus grosse que la Première Terre, la gravité y était donc plus forte, et l’air était plus chargé en dioxyde de carbone, mais rien que des combinaisons adaptées ne puissent compenser. Et il y avait du mouvement à la surface de la planète. Etait-ce des éruptions volcaniques, des vents violents balayant un paysage désert, des pluies ou des orages peut-être ? Ou bien était-ce autre chose, davantage… ? Y avait-il de la vie sur Terra 56 ?

Hateya Somari, la capitaine de l’expédition, une femme âgée tannée par des années d’expéditions spatiales, avait appris à ne plus l’espérer. Depuis des siècles que l’humanité s’était lancée à la conquête du cosmos, on n’avait pas trouvé la moindre trace d’existence extraterrestre, pas même une bactérie. L’homme se résolvait peu à peu à être seul dans l’univers. Et pourtant… Pourtant Hateya avait eu un pressentiment étrange, en apercevant pour la première fois l’horizon de Terra 56  par la baie vitrée de la dunette, ses deux lunes et son jour aux couleurs de crépuscule. L’équipage avait appris à se fier aux intuitions de sa capitaine. Certains murmuraient qu’elle avait des dons chamaniques, hérités de lointains ancêtres sioux, des indiens de la Première Terre. Plus simplement, Hateya avait un bon instinct, aiguisé par des décennies d’observation et d’exploration spatiale. Et cette planète… Aucune exoplanète n’était semblable à une autre, bien sûr, mais Terra 56 avait quelque chose de plus encore. Quelque chose de radicalement différent.

Le lendemain de l’atterrissage, l’équipage avait lancé la première expédition sur le sol, à bord de véhicules tout-terrain, en emportant de l’eau et des rations pour une semaine. Ils étaient partis en équipe réduite, Hateya bien sûr, puis Corey, le mécanicien du bord, un quadra aux cheveux vert vif, aux allures d’éternel adolescent, mais qui était capable de réparer n’importe quelle machine avec quasiment rien  même au milieu d’une tempête de sable. A ceux-là s’ajoutaient deux ingénieurs, Léa et Oslan, deux jumeaux, une biologiste et un géologue, tous deux blonds et pâles, qui vivaient dans leur propre monde et se comprenaient presque sans parole. Et enfin Adrien Sorbier, un prospecteur au service des Compagnies Minières, le consortium privé qui finançait en partie l’expédition.

Au deuxième jour sur Terra 56, le petit groupe arriva au bord d’un ruisseau, à peine un filet d’eau qui serpentait dans la plaine turquoise. La chaîne de montagne s’était quelque peu rapprochée, et en pointant ses jumelles vers elle, Hateya aperçut comme des ombres sur certaines de ses pentes. De la végétation ?  Plus probablement un caprice de la roche… La capitaine balaya l’horizon du regard. Les volutes de poussière masquaient une partie de la plaine. Agenouillés près du ruisseau, microscope en main, Léa et Oslan analysaient la composition de l’eau. Soudain Léa poussa une exclamation.

-Bordel, qu’est-ce que c’est que ça ?

Pourtant, Léa savait très bien de quoi il s’agissait. Oslan avait l’habitude du langage fleuri de sa collègue et sœur, qui sous ses apparences d’ingénue n’hésitait jamais à exprimer le fond de sa pensée. Il en était parfois gêné. Lui, le grand gaillard de l’expédition, faisait presque figure de diplomate à ses côtés. Il s’approcha d’elle puis saisit le microscope à son tour. S’accroupissant, essayant de trouver une position à peu près confortable malgré une combinaison spatiale peu seyante, il approcha le dispositif optique de la visière de son casque. Un éclair de stupeur se forma sur son visage. Il déglutit.

– Ça ressemble à…

Il n’osait pas prononcer le mot. Les échecs passés, les fausses joies et déceptions amères leur avaient enseigné la prudence la plus extrême. Mais quand même.

– Tu vois ce que j’ai vu ?

– Hmmm, il semblerait que ce soit des chaînes d’acides aminés, énonça Oslan sur un ton qui se voulait docte.

Il répondait à Léa autant qu’à lui-même.

– Des chaînes d’acides aminés ?… Tu déconnes ou quoi ? C’est tout ce que tu trouves à dire ?

Sous les yeux incrédules du Sourcier en second, dansaient dans un milieu aqueux cristallin une multitude de colliers de perles, enroulés et enchevêtrés à l’envi. Le spectromètre de masse intégré au microscope affichait en temps réel les caractéristiques des molécules : « groupe méthyle », « azote », « oxygène », « carbone », « fer »…

Il cligna des yeux derrière son casque, qui faisait obstacle à cet instant. Si l’atmosphère avait été respirable, il se serait empressé de le retirer pour coller sa rétine au plus près de l’optique. Pas pour confirmation, juste pour admirer le spectacle. Ces méandres de carbone, telles les boucles d’une chevelure, il les aurait reconnues entre mille. Il se tourna vers les yeux bleus de Léa, hocha la tête et sa jumelle l’imita de façon synchrone.

– De l’hémoglobine, se contenta-t-elle de prononcer.

Oui, il y avait bien de la vie sur Terra 56. Mais ce qui aurait dû les emplir de joie et d’excitation, au contraire, les plongea dans une indicible inquiétude. Le sang qui coulait à l’état de trace dans ce ruisseau, était-il le signe de la vie, ou celui de la mort ?

Après de longues secondes durant lesquelles Léa et Oslan se fixèrent dans les yeux, chacun finit par chasser cette sinistre pensée de son esprit. Oslan, le visage d’abord interdit, cligna des paupières plusieurs fois, comme s’il se réveillait d’une transe. Léa frissonna. Une mèche de cheveux échappée à sa cagoule se balança devant son visage à son insu. Son esprit était ailleurs, comme observant la scène de l’extérieur. Devant une telle découverte, après tant d’années d’espérance, de sacrifices, quiconque aurait été saisi de vertiges métaphysiques. Mais il fallait maintenant rationaliser, positiver. Cette exoplanète semblait habitable, de l’eau liquide coulait à sa surface et surtout il existait une forme de vie. Restait à déterminer laquelle.

Hors du champ de vision du frère et de la sœur, à proximité du vaisseau, Corey et Adrien Sorbier, entourés de caisses désordonnées et d’outils en tout genre, s’affairaient autour d’un véhicule monté sur six roues motrices. La gravité plus intense avait déréglé les suspensions et l’atmosphère chargées d’impuretés, grippé les transmissions mécaniques. Des impondérables qui avaient le don d’agacer Sorbier. Surtout parce qu’il était mis à contribution pour les réparations.

– Qu’est-ce qui vous amène sur le terrain ? demanda Corey sur un ton faussement détaché. D’habitude, les minards restent au chaud dans le vaisseau mère… Euh, passez-moi le multimètre, là, à côté de la boite rouge.

Engoncé dans une combinaison qui semblait bien trop grande pour lui, Adrien Sorbier se baissa maladroitement, ramassa un petit boîtier noir et le tendit à Corey. Celui-ci, allongé sous le châssis, inspectait le bon fonctionnement des systèmes de Roxie, le tout-terrain de l’expédition.

– Je ne suis pas un « minard », mais un prospecteur des Compagnies minières, je vous prie ! répondit d’une voix aiguë celui qui venait de donner le multimètre à Corey.

Adrien Sorbier, était un homme relativement chétif, dont la petite taille était inversement proportionnelle à son orgueil.

– Nan, mais c’est trop long. Minard, c’est comme ça que tout le monde vous appelle, vous savez. Faudra vous y faire, lança Corey avec un léger rire moqueur.

Puis, disparaissant sous le véhicule, sans que son interlocuteur ne puisse l’entendre, il marmonna : « Et minus, ça vous irait encore mieux… »

En retrait, Hateya continuait de scruter l’imposante chaîne de montagnes qui tutoyait un ciel aux reflets magenta. De cette masse rocheuse sombre et dentelée, se dessinaient des pics et des creux sculptés par l’érosion. En face, telle une muraille infranchissable de roches métamorphiques en granit, grès et basalte, plus de vingt-trois mille mètres de mystère les toisaient.

La capitaine, derrière ses jumelles électroniques, fronçant ses sourcils fins et soyeux, ajusta le zoom au maximum. La visibilité restait médiocre. Des particules en suspension sans doute. Elle fit la moue. Puis reporta son attention sur les jumeaux qui semblaient en grande discussion.

– Les enfants, avez-vous trouvé quelque chose d’intéressant ? leur demanda-t-elle à travers le microphone de son casque.

Oslan et Léa n’étaient plus des enfants bien sûr, mais les ayant vus grandir, Hateya gardait envers eux l’affection d’une mère.

Un léger grésillement se fit entendre avant de laisser place à une voix masculine :

– En effet Capitaine, quelque chose d’intéressant. Et le mot est faible. Vous devriez venir voir par vous-même.

L’assistance à la locomotion sous la forme d’un exosquelette motorisé intégré à sa combinaison ne suffisait pas à compenser totalement les dures lois de la gravité sur Terra 56. Le long des trente mètres qui la séparaient des jumeaux, Hateya sentait son pouls accélérer. Et même les prémisses d’une goutte de sueur. Juste pour une poignée de mètres songea-t-elle. Une fois à leurs côtés, Hateya regarda à travers le microscope tout en écoutant les explications de la biologiste.

– Ce que vous voyez, c’est de l’hémoglobine, ou plutôt, une molécule très proche de l’hémoglobine humaine.

– Vous voulez dire qu’il y a des êtres humains sur cette planète ? demanda Hateya qui venait de se relever.

– Non, pas nécessairement. On a sans doute à faire ici à une convergence évolutive.

– Et en clair, ça donne quoi ?

– Euh oui, bien sûr. C’est-à-dire que de façon indépendante au cours de son évolution, une forme de vie sur cette planète a mis au point la même molécule, ou presque, que les humains et les mammifères terrestres pour transporter l’oxygène. Compte-tenu des conditions régnant sur cette planète, proche de la Première Terre, ce n’est pas si étonnant que cela.

– C’est un peu comme lorsque deux chercheurs font la même découverte en même temps, sans pour autant avoir connu les travaux de l’autre, ajouta Oslan.

– Je vois… Mais a-t-on une idée de la forme de vie en question ?

– Oslan et moi étions justement en train d’y réfléchir. Il doit s’agir probablement d’un homéotherme… ce qu’on nomme plus communément un être à sang chaud. Mais à part ça, nous n’avons aucune idée de quoi il s’agit. Il nous faut plus de données.

– Plus de données ? Et bien, je ne vois qu’une seule façon d’obtenir plus de données. Nous allons remonter ce cours d’eau. Hateya se retourna. Corey, Sorbier, préparez Roxie, on part tous faire une balade !

À peine eut-elle prononcé ces paroles, qu’un grondement lointain retentit. Puis, de violentes secousses firent trembler le sol. Au loin, des pans entiers de la montagne se détachèrent pour s’effondrer en une nébuleuse de poussière. Sorbier était déjà à terre, Hateya chancela, tandis qu’Oslan et Léa tombèrent l’un sur l’autre.

Un long silence s’installa. Tout juste entendait-on le souffle léger d’un vent venu des plaines. Léa étendue sur le sol, allongée sur le dos. Immobile. Sa poitrine comprimée par le poids d’Oslan qui lui faisait face. Nullement oppressée, elle se sentait étrangement calme. Depuis toujours, le visage diaphane de son frère, ses sourcils platine avaient un effet apaisant sur elle. Quelles que soient les circonstances. Les traits légèrement plus masculins d’Oslan ne pouvaient faire oublier la ressemblance frappante, quasi spéculaire, avec sa sœur. Ils étaient des jumeaux homozygotes après tout, issus du même œuf, que seuls le hasard ou la nécessité avaient séparé. Oslan qui regardait aussi Léa baissa les yeux en premier. Sa respiration devint légèrement plus saccadée. Pourtant, tous les systèmes de sa combinaison fonctionnaient normalement.

Il fallut attendre quelques minutes pour que le tremblement de terre se calme. Tout le monde se hissa alors sur ses jambes. Corey qui était resté sagement sous la carcasse de Roxie pendant les secousses en profita pour revérifier les systèmes. Par chance, le séisme n’avait rien endommagé. De son côté, Hateya, du regard, passa les membres de l’équipe en revue. A priori, aucun blessé.

– Bien. Apparemment tout le monde est en un seul morceau. On aurait cru à un de tes atterrissages en « douceur », Corey. Puis elle se tourna vers Oslan. Toi, le géologue, que penses-tu de ce tremblement de terre ?

– Difficile à dire, mais selon toute vraisemblance, l’épicentre, par chance, se trouvait à bonne distance. Vu les dégâts occasionnés sur la montagne, la magnitude devait largement dépasser les dix sur l’échelle ouverte de Richter. L’activité tectonique de cette planète doit être intense. Peut-être devrions-nous renoncer à cette expédition…

– Hors de question ! s’emporta Sorbier. Le Consortium a investi une fortune sur ce programme d’exploration et cette planète est la plus prometteuse que nous ayons jamais visitée. Nous n’allons pas repartir à peine arrivés.

– Oui, il y a des risques dit Léa. Mais comme toutes les expéditions que nous avons menées jusqu’à présent. On est si proche du but cette fois-ci que ce serait… criminel de rebrousser chemin.

Il y avait presque de la supplication dans la voix de Léa. Mais ce qui étonna davantage Hateya, était le désaccord que la sœur avait avec le frère, eux pourtant toujours du même avis.

Quand vint au tour de Corey de donner son opinion, celui-ci se rangea à l’avis d’Oslan, autant par conviction que pour contrarier Sorbier. Ce qui donnait désormais deux voix pour et deux voix contre. Hateya se donna quelques secondes de réflexion. Ses cheveux blancs flottaient devant son teint métis, oscillant d’un camp à un autre, sans savoir vraiment de quel côté se trouvait la vie et la mort. Repartir et laisser passer peut-être l’unique chance de survie de l’humanité, rien de moins, ou bien rester et périr dans ce monde mystérieux et inamical ? Il fallait choisir. Tous les autres avaient le regard rivé sur elle.

– Vous pouvez retourner au vaisseau, prendre une douche bien chaude, vous endormir et faire de beaux rêves… Vous pouvez. Ou vous pouvez continuer à explorer cette fichue planète avec moi. Réfléchissez bien. Mais retenez ceci. Ceux qui resteront avec moi n’auront plus ce choix. Pas avant d’avoir déniché la forme de vie qui se cache dans ce trou perdu et de déterminer si on peut y fonder une colonie… Hateya marqua une pause et les dévisagea un à un. Que ceux qui me suivent se préparent sans plus attendre.

Léa fut la première à embarquer sur Roxie. Sorbier l’imita aussitôt. Bien que réticent, Oslan se résigna à suivre sa sœur et le prospecteur. Hateya qui s’était déjà glissée sur la banquette avant regarda avec un léger sourire Corey qui se tenait debout comme un piquet, des mèches vertes retombant sur le visage, les mains sur les hanches.

– J’ai toujours rêvé de conduire un tel engin, dit-elle.

– Vous ne croyez pas que je vais vous laisser conduire ma Roxie.

Corey, à peine ces mots prononcés, secoua la tête, vaincu mais acceptant sa défaite, et prit les commandes du tout-terrain.

Même si la capitaine était intérieurement soulagée d’avoir remis ses troupes en ordre de marche, elle n’était pas rassurée par ce qui pouvait les attendre. Un séisme était souvent suivi de répliques, et ce sang…

L’équipage arpentait à présent les méandres du ruisseau. Seul, à l’arrière était assis Sorbier, guindé comme un i, l’expression aride. Devant lui, sur la banquette du milieu, se tenait Oslan et Léa, à bonne distance l’un de l’autre, ce qui était assez inhabituel. La biologiste compulsait une série de schémas affichés sur un terminal informatique intégrés aux dossiers des sièges, tandis que le géologue contemplait le paysage qui défilait sous ses yeux. Devant, Corey conduisait le véhicule en sifflotant, caressant le volant de sa Roxie comme il l’aurait fait avec une femme.

À côté, Hateya, les paupières lourdes, commençait à lutter contre le sommeil. Une telle expédition était épuisante tant physiquement que psychologiquement. Surtout quand on en était responsable. Pour se redonner un coup de fouet, elle inspira profondément et observa les plaines turquoises qui semblaient par endroit se confondre avec le ciel. L’incident du séisme était clos. Tout était rentré dans l’ordre, c’était bien là l’essentiel. Il faisait beau. Au firmament, Esperanza 207-G, une naine rouge de classe M, colorait les stries nuageuses d’un grenat foncé. Comme des griffures sur une peau aux tons violacés.

De part et d’autre des berges s’éparpillaient des monolithes brunâtres aux formes curieuses. Hateya prit les jumelles, regarda, puis les tendit à Oslan.

– Des sculptures ? demanda-t-elle.

– Non, des fossiles… Il faudrait qu’on s’arrête.

Bien qu’enveloppés d’une épaisse gangue rocheuse, il était clair aux yeux du géologue qu’il ne s’agissait pas de l’œuvre de l’érosion. Des sortes de pattes, de têtes ou d’ailes dépassaient par endroits des contours arrondis des monolithes. De quels animaux formidables tout droit sortis des contes et des légendes s’agissait-il ? Mais au lieu de galoper dans les plaines ou de planer dans les cieux, ces victimes d’un drame lointain restaient là, figées, prisonnières du temps et des trois dimensions de l’espace. S’il n’avait pas été entravé par sa combinaison, Oslan, sans hésitation, aurait sauté du véhicule pour examiner ces blocs noirs et poreux. Une attitude que n’aurait pas approuvée Hateya selon toute vraisemblance.

– Négatif, officier en second. Notre mission consiste à rechercher des êtres encore vivants, pas des fossiles morts on ne sait quand.

– Mais…

– Le temps de la négociation est révolu, coupa-t-elle. Nous verrons ça plus tard.

Oslan pour réprimer sa frustration serra des dents et s’appuya bruyamment sur son siège. Peut-être craignait-il qu’il n’y ait pas de « plus tard ».

Roxie s’enfonçait désormais dans un profond canyon aussi rectiligne qu’une nef de cathédrale. Sur un sol meuble, les roues laissaient d’interminables traces parallèles au cours d’eau. Il faisait plus sombre, comme à la tombée de la nuit sur une allée de cimetière abandonné. Pourtant, la journée était loin de toucher à sa fin. Mais les hautes parois de part et d’autre interdisaient le franchissement de l’astre rouge. Au milieu, le ruisseau clair et placide en aval avait laissé place à des eaux vives et écarlates. Le torrent grondait, hurlait.

À une centaine de mètres, une tache blanche se détachait de la ligne d’horizon. Un peu plus près, gisant, une moitié sur le sol et l’autre dans la rivière, du sang coulait abondamment de cette chose blanchâtre et gélatineuse. Elle souffrait. Hateya le ressentait mais sans pouvoir vraiment l’expliquer. D’instinct, son l’estomac se noua, sa gorge devint sèche, et des frissons parcoururent son échine. Ce n’était pourtant en rien semblable à toutes les formes de vie connue. Mais il fallait croire que l’empathie, renforcée par ses origines chamanes, dépassait et transcendait la barrière des espèces, aussi étrangères fussent-elles. Chacun s’était tu. Corey ne sifflait plus. Puis, d’un geste autoritaire de la main, Hateya lui demanda d’arrêter Roxie. Il s’exécuta sans broncher. Tant de pensées se bousculaient dans sa tête d’éternel adolescent qu’il était incapable de la moindre objection. Un rêve de gosse se produisait sous ses yeux. La capitaine descendit alors lentement du véhicule. Son pistolet était bien accroché à sa ceinture, mais ne semblait nullement prête à s’en servir. Elle s’approcha de la créature, pas à pas.

– Corey  ! Qu’est-ce que tu fous ? hurla Léa. Mais t’aurais pu empêcher la Capitaine de descendre ! On ne sait pas, cette chose peut être dangereuse… Elle n’en croyait pas ses yeux. Autant par cette découverte stupéfiante que par le manquement insensé de sa supérieure aux règles les plus élémentaires de sécurité.

– On va bientôt le savoir… répondit Corey.

La masse visqueuse et confuse ondulait à intervalles réguliers dans une forme de respiration. Et le sang continuait de se déverser à flots dans le cours impétueux du ruisseau. À mesure qu’Hateya se rapprochait, la créature s’enveloppait d’une fine brume jaunâtre. De plus, même à travers son épaisse combinaison, la capitaine ressentait de puissantes vibrations. Un vrombissement profond, grave, se prolongeant dans les infrasons.

– Tout doux, mon ami… Je ne te veux aucun mal…

Puis elle se mit à réciter les vers d’un poème perdu :

« Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,

Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,

Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,

Ni nager sous les yeux horribles des pontons. »

Tout en modulant sa voix de façon à la rendre la plus apaisante possible, Hateya parvint à portée de la créature. Elle s’agenouilla et approcha une main. La mélopée plaintive de la bête s’interrompit au moment même où les doigts gantés caressèrent la surface caoutchouteuse. La capitaine appuya alors son casque sur le côté comme pour en écouter les murmures. La brume jaune se résorba, et le vrombissement devint un soupir. À l’aide de la paume de sa main, Hateya inspecta lentement les plis et les replis, puis se retrouva vite maculée de rouge. Comme si chaque parcelle de la créature se vidait de son sang.

– Apportez-moi un kit de premiers secours et des torches plasma, vite ! cria la capitaine en faisant volte-face.

Les jumeaux sautèrent immédiatement hors du véhicule et accoururent, actionnant leur exosquelette au maximum. Une fois Oslan et Léa à ses côtés, Hateya s’empara d’un injecteur hypodermique sans aiguille et l’appliqua sur la peau de la créature. Le bruit du gaz sous pression s’étouffa aussitôt.

– Capitaine, son métabolisme peut ne pas supporter les catalyseurs de coagulation que vous venez de lui injecter, protesta Léa. Ils lui sont peut-être toxiques ! Alors que vous êtes en charge de cette expédition, vous transgressez un à un tous les protocoles établis dans le cadre d’une rencontre avec une forme de vie.

– Pas le temps pour ces protocoles, ma chère. Là, c’est la pratique, pas la théorie. Oslan, donne-moi une torche.

La torche plasma en main, Hateya l’alluma puis approcha la flamme à quelques millimètres de la peau sanglante de la créature. Mais à peine l’avait-elle agitée que la masse informe devant elle se mit à se désagréger, à se décomposer. En fait, il ne s’agissait pas vraiment d’une créature, mais d’un agglomérat d’innombrables petites bestioles longues comme un tournevis, des sortes de vers de couleur blanche qui se désolidarisaient les uns des autres.

Sorbier, qui était lui aussi descendu du véhicule, arbora une large grimace face à ce spectacle gluant et visqueux. Corey, toujours sagement assis derrière le volant, enregistrait la scène à l’aide des caméras multispectrales embarquées sur Roxie. Alors que l’équipage ne semblait pas vraiment savoir quelle attitude adopter, Hateya, elle, ne ménageait pas sa peine.

– Mais ne restez pas les bras croisés, bon sang ! Prenez une torche et faites comme moi !

Cette injonction eut l’effet d’un électrochoc dans l’esprit de Léa. Après tout, les protocoles ne se basaient jamais que sur les chemins balisés des expériences passées, soit autant d’échecs. Devant l’inconnu et l’imprévisible les manuels n’étaient plus de mises. La prudence scientifique n’avait plus cours sur Terra 56. Hateya, elle, agissait à l’instinct et avait choisi de cautériser les plaies de la créature, ou plutôt des petites entités qui la composaient. Léa désactiva les informations en vision haute qui défilaient sur la visière de son casque. Et Oslan fit de même. Le frère et la sœur échangèrent furtivement un regard et imitèrent leur capitaine.

Sous l’effet conjugué du coagulant et des flammes, les saignées se résorbèrent sur les bestioles qui continuaient néanmoins à se tortiller frénétiquement. Mais certaines restaient inertes. Léa en prit une entre ses doigts. Cette sorte de ver avait une ressemblance avec les hydres, petits animaux aquatiques du même groupe que les méduses. Durant ses études, Léa avait déjà eu l’occasion d’examiner quelques spécimens à l’Arche. Alors que ces bestioles étaient vraisemblablement gorgées de liquide, celle que Léa tenait entre ses mains était toute plate et presque friable. Et son état de dessèchement avancé semblait antérieur aux flammes de la cautérisation. Pendant qu’elle glissait, la créature morte dans un flacon stérile, des excroissances se formèrent sur les bestioles encore vivantes. Elles se ramifièrent pour finalement se détacher du corps d’origine.

-Du clonage pour remplacer les individus décédés, murmura Léa.

Au bout d’une quinzaine de minutes, le sang ne coulait plus. Les vers semblaient plus calmes. Tout juste les voyait-on onduler sur le sol. Mais pour une raison mystérieuse, ils se remirent brusquement à frissonner et à converger en un même point. À mesure qu’ils s’entassaient, le monticule blanchâtre grossit, s’éleva pour finalement atteindre une hauteur d’homme, celle d’Oslan plus précisément. La créature prenait une forme humanoïde. Une fois ses contours stabilisés, elle s’avança, titubant, clopinant, vacillant, et s’approcha d’Hateya. Cette dernière eut un léger recul d’appréhension, pur réflexe, mais se ressaisit rapidement. La peur pouvait amener l’entité en face d’elle à devenir agressive. Mécanisme de survie. Il n’y avait pas de raison pour que la sélection naturelle n’ait pas cours aussi sur Terra 56, se dit-elle. La créature ne s’offusqua pas outre mesure, se contenta d’observer la capitaine quelques secondes, puis se dirigea vers Oslan. Nez à nez avec l’humanoïde, le géologue leva sa main droite en guise de salut. La créature dodelina d’abord de la tête, puis désagrégea son bras droit pour le reformer en position levée.

– Moi, Oslan.

En même temps qu’il prononçait ces paroles, il posa la paume de sa main contre celle de la créature. Au moment du contact, la main étrangère se déforma pour recouvrir complètement celle du géologue. Oslan bougea sa main mais ne ressentit aucune entrave. L’enveloppe gélatineuse autour de son poignet accompagnait ses mouvements.

D’abord blanche, la peau s’éclaira d’un bleu phosphorescent.

– Oslan, répéta-t-il en pointant son index vers sa poitrine.

Cette fois-ci, en guise de réponse, la créature émit des sons stridents qui firent grimacer tout l’équipage.

– Ça ne sert à rien d’essayer de communiquer avec cette chose, grommela Adrien Sorbier. À ce rythme on y est encore pour la nuit… D’ailleurs, quand est-ce que la nuit tombe ici ?

– Je fais le pari que cette créature veut nous dire quelque chose, dit Corey tout en fouillant dans un compartiment de Roxie.

– Et par chance, le novaterrien 56 est ta deuxième langue maternelle, ironisa Hateya.

– Presque !

Corey se redressa avec un large sourire, en brandissant un appareil bizarre qui ressemblait à un talkie-walkie old school, ou à une version fortement customisée du traducteur universel que les Compagnies fournissaient aux Sourciers.

Hateya haussa un sourcil :

– Les traducteurs ne fonctionnent jamais en cas de Premier Contact, tous les spécialistes sont d’accord là-dessus.

Sa réserve n’entama pas l’enthousiasme de Corey, au contraire.

– J’ai bricolé ce bijou moi-même, expliqua-t-il, avec des composants récupérés sur notre ancien ordi de bord. Vous savez, rien ne se perd, rien ne se crée et tout le toutim.

– Et pour faire bref, ça marche oui ou non ? demanda Oslan tout en continuant de fixer la créature.

– J’ai totalement reconfiguré son I.A. récemment. Le principal souci, c’est que je n’ai pas vraiment eu le temps d’optimiser les algorithmes génétiques. Mais la bonne nouvelle, c’est que je lui ai téléchargé une base statistique de motifs vocaux de plusieurs exaoctets. Tous les langages humains qui ont existé ainsi que des combinaisons de ces langages peuvent être traduits en français et en temps réel. Je pense même qu’avec un peu d’entraînement, ça pourrait faire parler une souris.

Corey, à hauteur du Sourcier en second, appuya sur un bouton et demanda à Oslan de faire réagir la créature une nouvelle fois.

Oslan répéta à nouveau son prénom, et l’humanoïde émit une série de sons semblables aux précédents qui crissèrent à travers les casques. Puis le silence s’installa. Les nombreuses diodes disposées sur le traducteur clignotèrent, en apparence de façon aléatoire. Après une seconde ou deux, un son de synthèse sortit du boîtier : « u ».

– Euh… Ça n’a pas l’air très au point ton affaire, dit Léa.

– Désolé, mais c’est un peu plus compliqué qu’une calculatrice de poche, répondit Corey qui avait ouvert le boîtier pour ausculter les circuits et les composants. Vous ne vous rendez pas compte, mais c’est pratiquement de l’art.

– À envoyer directement au musée… dit Oslan.

– Ou à la casse, renchérit Léa.

– Au moins Roxie me comprend…

Pendant que Corey examinait sa quincaillerie, l’humanoïde s’approcha et posa une main sur le boîtier ouvert. Les doigts se déformèrent, devinrent filiformes. Ils fondaient en un liquide blanchâtre qui s’immisçait dans le bloc poreux de silicium.

– Hey, mais qu’est-ce qu’elle fait ? Elle va bousiller mon appareil !

– Pour ce que ça va changer… ironisa Léa.

– Laissons-la faire, dit Hateya tout en accompagnant ses paroles d’un petit moulinet du poignet.  Sait-on jamais…

La chamane par ascendance avait comme un pressentiment.

Sorbier, légèrement à l’écart, ne perdait pas une miette de la scène. Ses petits yeux bruns brillaient.

– Et maintenant que ce gloubiboulga polymorphe bouffe mon chef-d’œuvre, personne ne la trouve plus dangereuse…

Pendant que les filaments gélatineux exploraient le microcosme électronique, des arcs électriques virevoltaient à la surface du boîtier, jusqu’à provoquer un violent court-circuit, si intense qu’il obligea Corey à lâcher l’appareil qui s’écrasa sur le sol en mille morceaux. De la fumée se dégagea des débris carbonisés.

– Voilà, je vous l’avais dit. Maintenant, il est foutu ! dit Corey dépité.

– Tu en referas un autre, dit Oslan.

– Je t’en offrirai un mieux, ajouta Léa. J’ai vu un modèle qui déchirait chez Punta Electronica.

– Ça se voit que ce n’est pas toi qui as passé des centaines d’heures dessus.

Pendant que Léa taquinait un Corey inconsolable, la créature recula. La surface lisse et blanche qui faisait office de visage se remodela telle de la poterie pour prendre les traits alternativement d’Oslan puis de Léa. Les lèvres remuèrent.

– Un, dit l’humanoïde.

Un même frisson parcourut le dos des jumeaux. Hateya, Corey et Sorbier restèrent bouche bée.

– Ça a parlé ? demanda Sorbier incrédule.

– Un, répéta la créature.

– Corey, est-il est possible de comprendre le fonctionnement de ton joujou par l’observation ? demanda Hateya.

– Par rétro-ingénierie ? Hmm… Ça doit sans doute être possible… démonter, tester chaque circuit un par un… mais ça prendrait des années même pour un expert.

– Faut croire que ça peut prendre moins de temps.

La capitaine se tourna alors vers la créature.

– Moi, Hateya.

– Toi, Hateya.

Léa ne put s’empêcher de lâcher un « putain ». Hateya tentait tant bien que mal de rester maîtresse de ses émotions. Elle avait beau s’être préparée à l’éventualité d’une rencontre avec une intelligence extra-terrestre, son corps, lui, était submergé par de puissantes décharges d’adrénaline dont elle avait toutes les peines du monde à en repousser les assauts.

– Moi, Hateya, reprit-elle. Et vous ? demanda-t-elle en pointant du doigt la créature.

– Nous, nous…

L’humanoïde hésita, comme s’il cherchait ses mots. Sa peau se teinta de reflets orangés. Sa mâchoire, comme engourdie, peinait à se mouvoir.

– Nous… Nous n’étions qu’un et n’avions pas besoin de nom. Car nommer c’est aussi diviser. La voix était basse, presque un chuchotement au timbre synthétique. Vous devriez repartir, ajouta-t-il. Vite…

Au même moment, un grondement résonna dans le lointain. Cependant, personne parmi les explorateurs n’y prêta attention, tous étaient subjugués par l’instant.

– Bonjour, nous vous saluons, dit Hateya à l’humanoïde, en posture plus solennelle, une main sur la poitrine. Nous sommes venus en amis. Nous sommes des humains, des êtres d’une autre planète que nous nommions Terre. Nous l’avons fuie depuis longtemps. Cette planète tournait jadis autour d’une étoile que nous nommions Soleil.

Elle appuya sur un bouton de son bracelet qui projeta devant elle un hologramme du système solaire : le Soleil trônait au centre et les planètes minuscules en comparaison gravitaient autour avec la régularité d’un métronome. En voyant une petite boule bleutée emportée dans ce ballet planétaire, Oslan eut un petit pincement au cœur. Les paupières de Léa étaient humides. Cette Première Terre, glorifiée, magnifiée dans les cours d’Histoire faisait désormais partie de la mythologie de l’Exil, de ces derniers survivants dont chaque membre de cet équipage improbable était un descendant. Corey et Sorbier regardaient tous deux cette lumière bleue qui flottait, à distance, sans oser s’approcher, comme derrière une vitrine on contemple un produit de luxe inaccessible.

De son visage lisse et inexpressif, la créature regardait aussi ce spectacle féerique. Elle plongea une main dans cette scène holographique, et de façon inexplicable, se saisit de la perle d’un azur phosphorescent entre le pouce et l’index. Les autres planètes, imperturbables, poursuivaient paisiblement leur course autour de l’étoile jaune. La créature pencha légèrement la tête sur le côté, ouvrit les yeux en grand, et, resserrant son index sur son pouce, fit disparaître la représentation de la Première Terre en une myriade de grains lumineux qui s’évaporèrent en un instant. Mystifiés, Hateya et les autres ne surent quoi dire. Les secondes s’écoulèrent dans le silence le plus total, puis la capitaine se raclant la gorge, reprit :

– Depuis, de génération en génération, nous errons dans l’espace explorant les planètes susceptibles de nous convenir. Nous sommes venus en amis et nous recherchons un nouveau refuge.

Pendant qu’elle récitait son discours, Hateya sentit sous sa combinaison une cordelette attachée autour de son cou. C’était un collier fait de plumes et d’ossements, une amulette transmise de mère en fille depuis la nuit des temps. Une relique d’un peuple disparu à tout jamais, comme bon nombre d’autres, exterminé par la folie ou la rationalité de ses semblables. Après tout, l’Humanité méritait peut-être son errance dans le vide intersidéral. Cette errance prendrait-elle fin aujourd’hui ? Rien n’était moins sûr.

La capitaine invita par la suite d’un geste de la main chaque membre de l’expédition à se présenter. « Oslan, Sourcier en second, géologue », « Léa, biologiste », « Corey, technicien en chef », puis « Sorbier, prospecteur des Compagnies minières », ce à quoi, Corey ajouta dans sa barbe : « minard ». Sorbier, qui avait entendu, émit un léger grognement réprobateur. L’acoustique des casques et des microphones était excellente.

– Nommer, c’est aussi diviser, répéta la créature.

Feignant d’ignorer la remarque, Corey se mit à quatre pattes pour ramasser les débris de son traducteur. La plupart des composants étaient grillés, mais il en restait certains intacts, encore susceptibles de dépanner pour ses prochaines œuvres. Il releva la tête vers l’humanoïde :

– Un truc me taraude les méninges… Comment avez-vous pu comprendre le fonctionnement de mon appareil et apprendre notre langue aussi rapidement?

– Un objet primitif, une technologie obsolète. Ce que vous nommez langage était également désuet parmi nous.

– Sans nom, sans langage, mais comment communiquiez-vous alors ? s’exclama Sorbier.

Le prospecteur fut presque surpris de sa question quand il la posa. Il n’était pas censé jouer les ethnologues sur cette planète, mais servir les intérêts du Consortium qui exigeait l’établissement d’une colonie humaine. Pas uniquement pour la survie de l’espèce, mais aussi et surtout pour l’expansion d’une économie stagnante voire moribonde. Malgré tout, l’envie de savoir de Sorbier l’emporta sur tout le reste à cet instant précis, au point que ses yeux brillaient comme ceux d’un enfant.

La créature resta immobile pendant quelques secondes, silencieuse. Réfléchissant sans doute au mot le plus adéquat dans le langage de ces êtres si primitifs, avant d’articuler :

– La Symbiose.

– Et qu’entendez-vous par « symbiose » ? interrogea Léa.

Dans le monde du vivant, la biologiste savait parfaitement ce qu’était la symbiose. Cette association durable entre plusieurs organismes d’où émerge un tout dépassant la simple somme des parties. Cependant, elle devinait que ce terme dans la bouche de la créature recouvrait une réalité différente, ce qui avait le don d’aiguillonner davantage encore sa curiosité, tout comme celle de son frère. Celui-ci tendu tout entier vers la créature, se retenait tant bien que mal d’avancer . La peau de l’humanoïde prit des tons verdâtres.

– Tout ne peut s’expliquer par des mots, déclara-t-il. Vous paraissez plus intéressés par les paroles que par les faits. Le langage est un obstacle à la réalité, un intermédiaire superflu et trompeur. La Symbiose, comme toute chose, ne peut se comprendre que par l’expérience.

Hateya commençait à s’impatienter devant ce qui ressemblait à un mauvais jeu de devinettes. Elle décida de passer à la vitesse supérieure. Elle posa alors toute une série de questions à la créature, lui demanda où se trouvait son peuple, si d’autres espèces vivaient sur cette planète… Il y avait-il des végétaux et si oui, utilisaient-ils la photosynthèse pour capter l’énergie de leur étoile ? Mais invariablement, la créature répondait : « La Symbiose ». En d’autres circonstances, cela aurait pu être considéré comme une insulte. Mais Hateya comprit qu’il n’en était rien. Si cette « Symbiose » était la réponse à toutes leurs questions, alors il fallait en percer ses mystères.

– Comment accéder à cette Symbiose ? s’informa Hateya.

La créature dodelina de la tête et se tourna vers Oslan, puis Léa.

– Devenir Un.

Puis elle s’effrita, s’émietta en plusieurs petites bestioles qui se dispersèrent en un linceul grouillant sur le sol. Leur procession lente, patiente, encercla Léa et Oslan. Elles tournoyaient à une cadence hypnotique autour des deux jumeaux qui, ne sachant quoi faire, se laissèrent envoûter sans résister. L’invitation était trop tentante. C’était une danse païenne d’un autre âge, sous le regard impénétrable des totems ancestraux. Sans s’en rendre compte, le frère et la sœur se rapprochèrent épaule contre épaule puis main contre main.

Une couche blanchâtre et visqueuse se forma au pied du frère et de la sœur, puis progressa à vue d’œil sur les mollets, les genoux, jusqu’aux hanches. Corey voyant ses compagnons pris dans cette gaine vivante s’apprêta à dégainer son pistolet, mais Hateya l’en dissuada d’un mouvement de tête. Puis, laissant le mécano et le prospecteur derrière elle, elle traça de la main, sur le sol gravillonneux et humide, une large spirale, et s’installa au milieu en tailleur. Elle tourna la paume de ses gants face au ciel, ferma les yeux et marmonna d’une voix sourde des incantations compréhensibles d’elle seule.

Sous le crépuscule indigo, rougeoyant à l’horizon, la créature sous sa forme d’enveloppe gélatineuse avait recouvert entièrement les deux jumeaux, désormais isolés du reste de l’univers par un étrange cocon.

Les pupilles dilatées au maximum, les yeux d’Oslan grands ouverts ne voyaient rien. Tout comme ceux de Léa. L’obscurité la plus totale régnait. Oslan appela sa sœur, et Léa appela son frère. Aucune réponse ne résonna dans les casques. Juste le bruit de leur respiration. Alors, l’un et l’autre tâtonnèrent, se cherchèrent, continuèrent de s’appeler, en vain. Jusqu’à ce que la panique s’emparât d’eux. Leurs mouvements devinrent désynchronisés, incohérents.

Tout à coup, les ténèbres se retirèrent, et la lumière fut. Aveuglante, brûlante. Les jumeaux fermèrent les yeux, s’écroulèrent au sol, une main devant leur visière pour échapper à la morsure de ce jour nouveau. Puis, une fois leur rétine habituée à l’éclatante blancheur environnante, ils se relevèrent et regardèrent autour d’eux. Oslan vit Léa et Léa vit Oslan. Elle l’appela à travers son casque et il fit de même, mais seul le mouvement des lèvres indiquait à l’un et à l’autre qu’ils essayaient de se parler. Les systèmes de la combinaison semblaient hors-service, mais tous deux pouvaient respirer. Pris d’une impulsion irrépressible, Oslan osa décrocher la sécurité de son casque et le retira d’un mouvement brusque. Sa sœur l’imita. Ils hésitèrent un bref instant à respirer par les narines, puis laissèrent filtrer un air incroyablement pur et frais jusque dans leurs poumons. Ils sourirent jusqu’aux oreilles et sautèrent de joie en se faisant des accolades fraternelles. Oslan regarda Léa dans le bleu de ses yeux. Léa le fixa en retour. Ils ne savaient pas pourquoi, mais ils étaient heureux.

Après s’être longtemps serrés l’un contre l’autre, s’être frotté le dos pour se réconforter mutuellement, ils examinèrent  leur environnement avec plus d’attention. Le ciel se confondait avec le sol en un blanc immaculé. Il n’y avait pas d’horizon. Une plume tomba lentement devant Léa, qui la recueillit sur sa paume ouverte. Elle leva la tête, mais ne vit rien d’autre que le blanc du ciel. Sauf une autre plume qui tombait un peu plus loin. Puis une autre, et ainsi de suite, à chaque fois plus loin. Par terre, Oslan remarqua des petits ossements, que leur couleur blanchâtre avait camouflés jusque-là. Ces ossements disposés en deux lignes parallèles formaient comme un chemin, sur lequel des plumes se déposaient en un mince duvet. Léa prit Oslan par la main. Ils échangèrent un nouveau regard, puis s’avancèrent sans bruit sur ce sentier qui se perdait à l’infini.

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– Euh, mais c’était pas prévu ça, dit Corey qui se serait bien gratté le menton si ses gants et son casque ne l’en avaient empêché.

Hateya, toujours assise au milieu d’une spirale qu’elle venait de tracer sur le sol, psalmodiait dans un état de transe cataleptique, les yeux révulsés, la tête levée vers les premières étoiles. Corey avait l’impression de voir une étrangère, pas la personne raisonnée qui avait dirigé tant d’expéditions auparavant.

– La capitaine ne semble plus vraiment en état de donner des ordres, déclara Sorbier.

Il se tourna vers le cocon qui enveloppait les deux jumeaux.

– L’officier en second et sa sœur semblent aussi en incapacité de prendre la moindre décision, poursuivit-il. Il me paraît donc logique que le commandement me revienne.

Corey n’était visiblement pas de cet avis.

– Minute papillon ! Je crois qu’il y a maldonne là. Moi, je suis un membre à part entière de l’expédition depuis de longues années. Vous, le minard, n’êtes qu’une pièce rapportée depuis peu. Si de nous deux quelqu’un doit prendre des décisions, c’est bien moi !

– Pour qui vous prenez-vous ? Je suis le représentant de l’organisme qui finance cette expédition. Et contrairement à vous, j’ai des diplômes en management. C’est moi le plus légitime ici.

Pendant que Corey et Sorbier argumentaient sur la préséance de l’un sur l’autre, la nuit tombait sur la planète. Les deux lunes en forme de croissants rose pâle s’enchevêtraient sur la voûte céleste riche d’étoiles. Mais cette nuit, douce, limpide et cristalline, ignorait tout de la sublime fureur qui s’apprêtait à déferler sur elle.

Tout là-haut, Esperanza 207-G, après des décennies de calme, était entrée dans une colère divine. De cet astre de feu avait jailli une protubérance démesurée, d’une taille comparable au diamètre de l’étoile. Une guirlande de plasma, une fontaine de lumière confinée dans une boucle par une intense activité magnétique. Esperanza n’était peut-être qu’une naine rouge, elle n’en restait pas moins une formidable usine thermonucléaire capable de terrifiantes sautes d’humeur. Et pour cause, des particules ionisées, par vagues, mers et océans, venaient de traverser des dizaines de millions de kilomètres à une vitesse proche de la lumière pour s’abattre avec une violence inouïe sur Terra 56. La planète tellurique n’avait que son champ magnétique pour seule défense, et celui-ci ployait sous le déluge stellaire. D’habitude invisible, ce bras de fer céleste allait cette fois-ci prendre les Sourciers pour témoins.

Le ciel se piqueta d’étincelles, puis s’embrasa d’une aurore multicolore aux accents psychédéliques. Corey et Sorbier se turent tout net. Devant cette symphonie visuelle, leur querelle pouvait bien attendre. Des flammes électriques de l’au-delà, couleur émeraude, améthyste, vermeil et turquoise, tombèrent sur les plaines en rideaux de soie fluorescente. Elles dessinaient sur la toile de la nuit des méandres et des arabesques stroboscopiques qui s’étiraient vers l’infini, caressaient la cime des montagnes lointaines à l’autre bout du canyon. À cet instant, n’importe qui aurait pu croire aux fantômes et aux esprits.

C’est alors que le sol se mit à murmurer, à grommeler pour enfin rugir. Il trembla si fort que Corey et Sorbier perdirent l’équilibre, chutèrent avec un bel ensemble. Par endroits, le sol se fissura. D’impressionnants blocs de roches se détachèrent des parois tremblantes du canyon. L’un d’entre eux tomba près des explorateurs en plein milieu du cours d’eau. Dans un fracas assourdissant, d’immenses gerbes d’eau éclaboussèrent Corey et Sorbier. À en juger par la violence de ce séisme, ce n’était pas une simple réplique du précédent. C’était plutôt le précédent qui était une prémisse de ce cataclysme. Après l’étoile, c’était au tour de la planète d’entrer dans une rage folle. Ignorant tout de la catastrophe en cours, Hateya restait impassible, dans son état second.

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Oslan et Léa avançaient main dans la main le long du chemin de plumes. En l’absence de tout repère, sans montre, sans soleil, ni lune, ils ignoraient depuis combien de temps ils marchaient,  quand une brise effleura leurs joues pâles. Au début fraîche, elle devint bientôt glaciale, mordant la peau des jumeaux. Le blanc environnant, parfaitement uniforme au début du chemin, était parcouru de lézardes sombres qui s’agrandissaient de plus en plus. Elles finirent par remplacer le sol et le ciel blanc. Le voile immaculé, une fois déchiré, laissa place à un paysage minéral, fait de granit, de grès et de basalte. Les jumeaux balayèrent du regard ce nouveau décor. Ils étaient à présent en pleine montagne, au milieu d’un cirque immense dont les flancs débordaient de chutes d’eau et de cascades à hauteur de ciel qui se jetaient dans un torrent bouillonnant. Des épaves métalliques gisaient çà et là. Certaines semblaient gigantesques, de la taille d’un vaisseau.

Bientôt un nouveau bruit se mêla au murmure du vent. La montagne frissonna. De toutes ses anfractuosités, la roche suinta du liquide blanchâtre qui n’en était pas un. Des petits vers blancs s’extirpaient en continu de cette épaisse muraille grise pour former des entrelacs gélatineux telle une gigantesque toile d’araignée. Tous convergeaient vers le centre de l’amphithéâtre naturel, s’y entassaient, s’agglutinaient en une boule qui grossissait à toute allure. Au point d’occulter la montagne elle-même pourtant démesurée. Cette sphère blanche et massive comme un monde se dressait devant la roche tel un monument vivant. Puis sa teinte vira jaune, presque au doré. Et les cascades se figèrent, entrèrent en ébullition et commencèrent à s’évaporer. Oslan serra plus fort la main de sa sœur. Elle en fit de même. La sphère se rétracta légèrement, puis se désagrégea d’un coup en une fontaine de sang. Le déferlement morbide fut si violent et intense qu’il changea l’eau limpide du torrent en un fluide visqueux et nauséabond. Le cours d’eau et de sang déborda dans tout le cirque, emportant avec lui le frère et la sœur qui, pris de vitesse, ne purent fuir à temps.

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Dans le canyon, le gros du tremblement de terre était passé. Toujours allongé sur le dos, Corey secouait la tête, agacé.

– Il ne manquait plus que ça. Je savais qu’on aurait dû repartir dès la première secousse.

– Je crois que le moment est assez malvenu pour les « je vous l’avais bien dit », répliqua le prospecteur d’une voix nasillarde.

Pendant qu’un grondement issu du fond des âges retentissait sur toute la planète, les deux Sourciers avaient toutes les peines du monde à se redresser. Le petit gabarit de Sorbier lui permit d’être le premier à se remettre debout, tandis que Corey était toujours à terre.

– Je ne pensais pas un jour me retrouver dans un shaker géant, remarqua le technicien. C’est un coup à chopper le mal de mer… ou de terre… Enfin bref, vaut mieux pas traîner ici.

– Nous sommes d’accord, pour une fois.

Sorbier tendit une main à Corey pour l’aider à se relever sur ses grandes guibolles. Le mécano hésita un bref instant, fit la moue, puis accepta l’offrande avec un bah résigné. Les secousses s’étaient calmées, mais le pire restait à venir. Les poussières en suspension, qui jusque-là restaient discrètes, juste gênantes pour la visibilité à grande distance, se firent plus denses. Et des fumerolles jaillirent un peu partout du sol trahissant, les contraintes incommensurables qui se jouaient sous les pieds des explorateurs. Corey bondit en arrière pour en éviter une qui crevait juste sous ses pieds, se raccrocha aux épaules de Sorbier.

Tous deux n’avaient pas besoin d’être géologues comme Oslan pour comprendre la gravité de la situation.

– On est mal là… dit Corey, les yeux rivés sur la montagne. Du coup, je ne suis pas sûr que le Consortium accepte de financer une colonie sur cette planète.

– Mais faîtes quelque chose, bon sang ! cria Sorbier qui tremblait déjà.

La chaîne de montagnes se boursouflait distinctement, comme prise de spasmes et de douleurs. Les roches se déformèrent à tel point, qu’elles finirent par atteindre leur point de rupture. Et ce qui devait arriver arriva. Une gigantesque explosion pulvérisa le sommet des pics, ne laissant plus à leur place qu’un cratère monstrueux. Des gerbes de fumées grises et noires s’en éjectèrent à la vitesse du son, dessinèrent des épines éphémères puis s’élevèrent majestueusement dans les airs. Se dressa une colonne cotonneuse chargée de particules, de roches et de poussières, dont les frottements généraient de multiples arcs électriques. Vue de loin, une telle démonstration de puissance était splendide. Mais les deux hommes ne savaient que trop bien que les nuées ardentes ne tarderaient pas à venir à eux. Ce n’était qu’une question de minutes…

Le tumulte du ruisseau réveilla Oslan. Il souleva douloureusement ses paupières l’une après l’autre. Son corps fourbu, il se mit debout avec toutes les peines du monde, puis scruta les alentours. Il aperçut sa sœur, inanimée, à une douzaine de mètres sur la berge. Le mouvement régulier de sa poitrine rassura Oslan avant même qu’il n’ait eu à s’inquiéter. Elle était vivante. Elle avait l’air si paisible, assoupie, qu’il préféra la laisser se reposer encore un peu.

Mais soudain une ombre s’allongea sur la silhouette de la sœur. Tellement sombre qu’il ne pouvait s’agir d’un nuage. Oslan leva les yeux, pâlit en découvrant une silhouette horrifique d’une douzaine de mètres de haut. Le pied d’un colosse de métal gainé de filaments blanchâtres était sur le point d’écraser Léa. Son sang ne fit qu’un tour. Oslan fit une roulade et se jeta sur sa sœur. Le pied de fer écrasa le sol rocheux juste à côté d’eux dans un vacarme assourdissant. Puis la machine s’éloigna, laissant une grosse empreinte plus ou moins en ellipse à l’emplacement de Léa. Heureusement, in extremis, Oslan était parvenu à pousser sa sœur suffisamment loin pour la sauver d’une mort certaine. Elle était saine et sauve ! Il la secoua, la gifla même, et après quelques secondes, derrière une longue mèche blonde, papillonnèrent de grands yeux bleus. Elle était belle, se dit Oslan. Mais il évacua aussitôt cette pensée coupable de son esprit. C’était sa sœur. Elle n’eut même pas le temps d’ouvrir la bouche qu’il la prit par la main pour l’emmener en haut d’une petite colline à proximité. Avec un peu de chance, ils y seraient davantage en sécurité. Le géant mécanique quant à lui, qui ne semblait pas avoir remarqué la présence des jumeaux, continuait de déambuler vers une destination inconnue.

Une fois au sommet, Oslan reprit bruyamment son souffle, les mains sur les genoux. Léa, exténuée, s’assit posant ses mains en arrière sur un sol couvert d’une sorte de mousse végétale noire. Elle renifla ostensiblement puis grimaça. Une odeur d’oxydation, de rouille empestait l’air. Elle ne provenait pas de la mousse au sol. Oslan renifla sa combinaison. Léa fit de même. Ils étaient trempés, pas uniquement par la sueur de l’effort, mais surtout à cause de leur croisière involontaire dans le torrent de sang. Les jumeaux se consultèrent du regard puis retirèrent leur combinaison, qui laissa échapper des filets d’un fluide rouge et visqueux. Léa, écœurée tant par l’aspect que par l’odeur épouvantable, eut toutes les peines du monde à se retenir de vomir.

Une fois débarrassés de leurs gants, bottes et tenue devenus inutiles, ils se retrouvèrent habillés de leur seul sous-vêtement. Cette espèce de grenouillère d’un seul tenant de la poitrine aux chevilles, qui assurait en temps normal la régulation de la température corporelle, était maculée de taches rouge brunâtre. Par chance, l’odeur du sang y était beaucoup moins prégnante. Soulagés, Oslan et Léa purent profiter de la vue imprenable qui s’offrait à eux. Le soleil couchant colorait le paysage de tons orangés. Les formations nuageuses ocre voguaient insouciantes comme de l’écume. Cela aurait pu être un paysage idyllique si, sur les plaines turquoises environnantes, ne s’étalaient pas des squelettes et des cadavres en décomposition par milliers. Le frère et la sœur ne purent s’empêcher de détourner la tête un bref instant. Mais une curiosité morbide reprit le dessus sur leur dégoût. Au bout de quelques minutes, ils virent arriver d’immenses engins de forme rectangulaire. Ces derniers  flottaient à basse altitude au-dessus de ce cimetière à ciel ouvert. Certains étaient si grands qu’ils occultaient l’astre rouge. Ils émettaient de puissantes vibrations, qui résonnaient jusque dans les corps des jumeaux. Sous chaque engin, des crevasses immenses, des collines massives ou des canyons profonds se dessinaient et se sculptaient, défigurant totalement le paysage. Des gerbes de laves remontaient à la surface en geysers de feu, que semblaient aspirer ces aéronefs de terraformation.

Alors qu’Oslan et Léa regardaient ce terrifiant, mais fascinant spectacle, la température chuta brutalement. Ils frissonnèrent de concert. La luminosité baissa d’un coup. L’astre rouge n’était pas couché pourtant. Le frère et la sœur levèrent la tête. Au-dessus d’eux s’avançait un engin semblable à ceux de la plaine. La carlingue était recouverte d’enchevêtrements blanchâtres et gélatineux donnant à l’ensemble un aspect à mi-chemin entre le mécanique et l’organique. Il émettait un bruit léger qui se transforma rapidement en un atroce bourdonnement. Les jumeaux se bouchèrent les oreilles pour atténuer la douleur, en vain. Leurs jambes fléchirent. Ils s’accroupirent tellement leurs tympans leur faisaient mal. Soudain, le sol se déroba sous leurs pieds d’un seul coup. La colline s’éventra comme une motte de beurre. Un trou béant apparu comme par enchantement, engloutissant Oslan et Léa dans l’inconnu du vide.

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La pluie de cendres autour du supervolcan commençait à occulter les lumières fantasmagoriques qui dansaient dans le ciel. Et la déferlante pyroclastique aux proportions vertigineuses s’accompagnait d’une coulée de lave qui s’engouffrait dans le canyon.

Sorbier agrippa la combinaison de Corey, toutes ses prétentions oubliées :

– Faîtes quelque chose, je vous en supplie, on va tous crever dans ce trou à rat !

Le mécano s’efforça de garder son sang-froid :

– Calma chico ! À chaque problème, sa solution. Et dans mon métier, on a l’habitude de trouver des solutions.

La voix de Sorbier grimpa dans les aigus :

– Quelles solutions ?

– Ça, c’est la question à un million de crédits…

Sorbier, tétanisé par la peur, tenait un air hébété. Corey réfléchit à toute allure. Il devait vite trouver quelque chose pour ramener le prospecteur à la raison. Il n’était pas censé être le seul membre encore sain d’esprit. D’habitude, c’était plutôt l’inverse. Il tendit son pistolet à Sorbier.

– Vous savez vous servir de ça ?

Sorbier hocha la tête, un peu calmé par l’autorité du mécano. Celui-ci poursuivit :

– Tirez sur l’ectoplasme. Libérez les jumeaux.

– Euh… d’accord, répondit timidement le prospecteur. Et vous ?

– Je vais réveiller Hateya. La séance de yoganova a assez duré.

Sorbier se dirigea vers le cocon blanchâtre qui renfermait Oslan et Léa pris dans cette « Symbiose ». Le prospecteur tira une première salve qui laissa un trou superficiel sur la peau de la créature. Un petit rictus de satisfaction se forma sur ses lèvres. Mais à peine eut-il le temps de savourer sa petite victoire que le trou se résorba aussi vite qu’il était apparu. Les bestioles qui composaient cette chose avaient des capacités de régénération prodigieuse.

– Nous avons un problème… cria Sorbier de sa voix éraillée en direction de Corey.

Corey lui prêta à peine attention, trop concentré sur ce qu’il s’apprêtait à faire à sa supérieure.

– Excusez-moi, chef…

D’un geste ample, il leva son bras droit pour frapper le casque d’Hateya. Il avait réglé la puissance de son exosquelette au minimum, pourtant le crâne de la capitaine heurta la visière avec fracas. Elle n’était plus en transe, elle était totalement inconsciente. Corey grimaça. Ce n’était pas vraiment ce qu’il avait prévu.

Sorbier continuait à tirer. Mais il avait beau vider son chargeur sur la créature, rien n’y faisait. Chaque blessure guérissait instantanément. Il jeta son arme, se laissa tomber sur les genoux.

– Fais chier ! hurla-t-il entre deux sanglots.

Il savait bien qu’il ne parviendrait pas à libérer le frère et la sœur. Il savait bien qu’il avait échoué dans sa tâche. Mais pendant qu’il reniflait, il sentit une petite tape sur son épaule.

– Vous avez fait ce que vous avez pu, dit Corey sans grande conviction.

Sorbier ravala ses larmes. Il se releva, un peu honteux, évitant le regard de son équipier. La coulée de lave approchait au fond du canyon. Sa lueur rouge emplissait l’espace entre les parois. Corey, malgré la régulation thermique, avait déjà l’impression de sentir la chaleur transpercer sa combinaison.

–Venez, emmenons la Capitaine à bord de Roxie, poursuivit le technicien. On peut encore la sauver, elle.

À l’aide de Sorbier, Corey souleva Hateya par les épaules, de part et d’autre, puis ils la traînèrent en direction du tout-terrain. Aucun ne se retourna vers la prison gélatineuse dans laquelle étaient enfermés les jumeaux. Par détermination ou par lâcheté ?

– Dites, Corey, nous ne sommes pas des salauds, n’est-ce pas ? demanda Sorbier d’une petite voix presque enfantine.

Corey déglutit.

– Je ne sais pas…

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Pendant leur chute dans l’abîme, Oslan ne pensait qu’à Léa. Et Léa ne pensait qu’à Oslan. Ils se tenaient la main et ne se lâchaient pas. Ils ne se lâcheraient jamais, pensaient-ils. Tout était noir autour d’eux, seul le fond semblait éclairé, d’une lueur aux tons rouges. De la lave peut-être. Puis quelque chose vint griffer la joue d’Oslan. Et une autre chose laissa une éraflure sur la jambe de Léa. Ces agressions insidieuses se multiplièrent. Tout était si sombre autour d’eux qu’ils peinaient à distinguer quoi que ce soit. Mais Oslan sentit quelque chose de froid au contact de sa peau, quelque chose de souple. Ça le touchait désormais de toute part. Ça bruissait. Ils se rendirent compte finalement qu’ils étaient en train de dégringoler d’un arbre géant aux feuilles noires. Et les branches ralentissaient leur dégringolade.

Leur chute se poursuivit jusqu’à ce qu’ils heurtent une surface bleue. Pourtant ils pouvaient encore voir des lueurs plus bas. Au toucher, cette surface était relativement ferme, sans être aussi dure que de la roche. Elle était chaude également, presque humide. Soudain, la surface pencha sur le côté et un vent fort ébouriffa les cheveux blonds du frère et de la sœur.

La lueur en bas devint jour. Un soleil grenat à son zénith baignait dans un ciel aux reflets magenta. La montagne au loin, paisible et majestueuse contemplait des créatures volantes en forme d’aile delta de grande dimension. L’atmosphère, plus dense grâce à la gravité, permettait sans doute l’existence de ces êtres volants aux dimensions supérieures à celles de leurs homologues de la Première Terre. L’une de ces créatures se rapprocha, une sorte de raie manta géante. Sa peau était d’un bleu similaire à la surface sur laquelle se tenaient Oslan et Léa qui comprirent aussitôt : ils étaient sur le dos d’une de ces créatures volantes.

Leur monture céleste survola en rase-motte des plaines turquoise qui grouillaient de vie. Des espèces de rats géants à six pattes munis de cornes galopaient en troupeau au milieu de ce qui pouvait s’apparenter à des sortes d’anémones vertes fixées sur la roche. De ces polypes sortaient des tentacules qui tels des lassos attrapaient des petites bestioles volantes qui s’aventuraient dans les parages. Au bord d’une falaise, il était aisé de distinguer de larges colonies de vers blanchâtres en train de ronger la mousse noire qui recouvrait la pierre.

Puis, le panorama s’ouvrit sur la mer rouge vermillon dont la surface brillait comme un rubis. L’ombre de la raie manta volante sur laquelle se trouvaient le frère et la sœur s’étirait sur les vagues. La créature monta légèrement en altitude, puis plongea à une vitesse vertigineuse dans l’océan. Les jumeaux n’eurent même pas le temps de prendre peur qu’ils étaient déjà sous les flots.

Tandis que leurs corps coulaient dans cet océan d’eau douce, Oslan et Léa retenaient leur respiration de leur mieux. Des bulles d’air en filet s’échappaient du coin de leur lèvres.  Ils battirent désespérément des bras et des jambes pour remonter à la surface, mais quelque chose dans cet océan étrange les entraînait vers le fond en dépit de leurs efforts. Léa devenait livide. Elle était au bord de la noyade. Oslan ressentait aussi le manque d’oxygène, mais estima qu’il pouvait tenir davantage que sa sœur. Il la regarda droit dans les yeux dans une pénombre grandissante. Léa, cligna imperceptiblement des paupières. Oslan hésita. Les yeux de Léa commençaient à sortir de leurs orbites. Oslan prit son menton et posa alors ses lèvres sur les siennes. Elle ne se débattit pas. Lui expira lentement. Pendant ce temps, elle posa sa main sur la joue, tendrement, puis elle lui renvoya une bouffée d’air. Oslan, surpris, eut un mouvement de recul, mais Léa l’empêcha de s’éloigner, retenant son visage contre le sien. De sa langue, Léa explora les recoins de la bouche de son frère. Oslan l’imita. Ils s’enlacèrent étroitement, mêlant leurs membres en une inextricable étreinte sous-marine. Leurs cœurs battaient à l’unisson, sans honte, sans tabou. Juste deux êtres qui s’aiment, qui s’aimaient et s’aimeraient toujours. Le temps n’existait plus. L’espace non plus. Dans les fonds abyssaux, hors de portée de la lumière du jour et des regards indiscrets, des lueurs phosphorescentes, plus nombreuses à chaque instant, dansaient.

.

Roxie roulait à toute allure dans le canyon, sur la rive du cours d’eau asséché. La lave était désormais une réalité immédiate et brûlante. Elle léchait d’ores et déjà le train arrière du véhicule.

– Est-ce que cet engin est… euh… résistant à la lave ? s’inquiéta Sorbier.

Corey serrait les doigts sur son levier des vitesses.

– Vous voulez savoir si j’ai prévu qu’on allait devoir échapper à une coulée de magma lors d’une course-poursuite dans un canyon ? La réponse est non.

– Pourquoi savais-je que vous alliez dire cela…

Corey, malgré une concentration extrême, était débordé par les multiples indicateurs de son tableau de bord. Chacun d’entre eux semblait lui crier « au secours » en clignotant rouge vif. La poussière lui bouchait la vue à trois mètres. À peine parvenait-il à slalomer entre les ornières, les geysers et les éboulis.

Sur la banquette derrière lui, aux côtés d’Hateya toujours inconsciente, Sorbier surveillait avec angoisse la progression de la lave. Elle commençait déjà à faire fondre l’arrière du châssis. Puis les roues arrière finirent par lâcher. Pas de taille à lutter face aux milliers de degré, elles se désolidarisèrent du véhicule, poursuivant sur quelques mètres leur fin de course. En un instant, le magma insatiable les engloutit.

Corey serra les dents. Il leur restait encore les quatre roues motrices, mais les bugs d’affichage  pullulaient sur ses écrans de contrôle. Mauvais signe. Les instruments de mesure devaient être touchés eux aussi. Et les autres systèmes électroniques ne tarderaient sans doute pas à rendre l’âme.

– Roxie, ne nous abandonne pas tout de suite, je t’en prie…

La chaleur était plus que caniculaire. Sorbier, aux premières loges, suait à grosses gouttes. Il avait l’impression de rôtir dans un four. C’était dans ces instants-là, songea-t-il, que la foi pouvait se révéler utile. Il n’était pas croyant et le regrettait. Cela l’aurait sans doute aidé à accepter l’idée de mourir. Il baissait la tête, résigné, quand la voix de Corey résonna dans son casque :

– Hé Sorbier ! C’est pas le moment de vous endormir ! Venez devant avec la Capitaine. On va tenter le tout pour le tout.

Sorbier le regarda sans comprendre. Que lui voulait-il ? Mais le prospecteur n’avait pas vraiment le cœur à débattre avec le mécano. Il devait lui faire confiance. Il souleva péniblement Hateya et la hissa avec lui sur la banquette, la cala sur ses genoux. Sous le poids de l’officier et de sa combinaison, il gémit de douleur.

– Attachez votre ceinture, ajouta Corey. C’est le moment de dire adieu à Roxie.

Sorbier réussit l’exploit de blêmir davantage :

– Comment ça « adieu » ?

– On va s’éjecter.

Sorbier faillit s’étrangler :

– S’éject…

– Tenez fermement la Capitaine, l’interrompit Corey. Si vous la lâchez, je vous jette moi-même dans la lave.

– J’espère que ça va marcher, lâcha le prospecteur dans un soupir.

Le mécano grimaça :

– Vous n’êtes pas le seul…

Corey caressa tendrement le tableau de bord et le volant de sa Roxie. Il pouvait presque sentir la lave dans son dos. Elle dévorait à présent la banquette et les roues du milieu qui oscillaient dangereusement autour de leur axe de rotation. Puis les roues se détachèrent. Le tout-terrain s’apprêtait à partir en tête à queue au moment où Corey appuya de toutes ses forces sur un bouton.

– Maintenant ! cria-t-il.

Sorbier ferma aussitôt les yeux et serra Hateya encore plus fort. Il se retrouva propulsé dans les airs comme un boulet de canon. Ensuite, un moment de flottement s’installa. C’était peut-être ça la mort… Il chuta comme une pierre avant d’avoir pu répondre, heurta le sol avec violence. Il rouvrit les yeux. Il était toujours vivant, encore sanglé à son siège, avec Hateya entre ses bras. À côté, Corey, la tête légèrement penchée en arrière respirait fort. Celui-ci se mit à rire nerveusement à gorge déployée. Sous leurs pieds, au lieu du plancher du rover se trouvait de la roche turquoise. Plus bas, beaucoup plus bas, la traînée de lave emportait ce qui restait de Roxie sur son passage. Corey, Sorbier et la capitaine venaient d’être propulsés sur une corniche au-dessus du canyon.

– Mais comment avez-vous fait ? demanda Sorbier à son comparse.

– De la chance. Faut croire que notre heure n’était pas encore venue.

Corey se leva du siège tout sourire et aida Sorbier à porter Hateya. Sur leur système de localisation, le vaisseau n’était plus très loin. Heureusement, car tout autour d’eux, des dômes et des cratères surgissaient de terre, crachant des panaches de fumée noire qui tapissaient le ciel de nuages épais. Le tonnerre grondait.

.

Oslan et Léa ne faisaient plus qu’un. Au milieu de rien et de tout à la fois. Le phytoplancton bioluminescent tout autour d’eux, pléiade de microalgues et autres organismes unicellulaires, formait une bulle protectrice scintillante contre le noir profond des abysses. Il était à elle. Elle était à lui. Puis les points lumineux tournoyèrent et défilèrent si vite qu’ils devinrent des traits. Il n’était plus possible de savoir qui se déplaçaient des corpuscules ou des jumeaux. Un peu des deux sans doute.

Et les lumières se réagencèrent, s’agrégèrent pour former des motifs vaporeux aux couleurs éthérées, en forme d’iris ici, ou d’éponge là… Des galaxies elliptiques, d’autres en spirale qui tournaient sur elles-mêmes comme des litanies de prières. Des amas globulaires bleutés balisaient le voyage, puis un flash lumineux intense apparut sur le côté. Une supernova brilla comme mille étoiles avant de disparaître à tout jamais.

Oslan et Léa se tenaient par la hanche. Ils flottaient dans l’immensité. L’oxygène n’était plus un problème, ni le chaud ni le froid d’ailleurs. Libérés des contingences physiques et de la causalité, ils ne faisaient plus qu’un avec le cosmos.

.

Dans le cockpit du vaisseau régnait un calme trompeur. Corey et Sorbier, débarrassés de leur encombrante combinaison spatiale, étaient engoncés dans leur siège, sans mot dire. Le visage maigre du prospecteur affichait un air pincé. Le mécano avait les yeux cernés de fatigue. Il n’avait pas pris la peine de recoiffer sa crête de cheveux verts, que le port du casque avait plaqués sur son crâne. La bonne humeur qui avait suivi leur échappée s’était totalement dissipée. Pas uniquement parce que l’expédition était un échec. Ce n’était pas la première fois, loin de là. C’était le doute et la culpabilité qui les tourmentaient. Ou plutôt le doute de la culpabilité. C’était peut-être pire. Se poser la question en boucle. Se remémorer ses actes encore et encore. A-t-on fait les bons choix ? A-t-on fait de notre mieux ? Être certain de sa culpabilité permet de s’excuser, de faire amende honorable, et in fine d’être pardonné, au moins à moitié. Mais quand le doute nous ronge, on ne peut jamais faire son deuil.

Les pensées brumeuses des deux hommes s’accordaient parfaitement avec ce qu’ils voyaient à travers la vitre. Le vaisseau traversait un immense nuage, ballotté par des rafales d’une violence ahurissante. Des éclairs zébraient l’atmosphère à chaque seconde, éclairant par intermittence l’intérieur de la cabine où tout était silencieux, ou presque.

– Corey, interpella une voix féminine, faites demi-tour immédiatement.

Sans un bruit, Hateya venait de s’immiscer dans le cockpit. Elle s’était manifestement remise de sa période prolongée de transe, et de la perte de conscience qui avait suivi.

Corey déglutit mais tint bon :

– Négatif, Capitaine. Sauf votre respect, c’est du suicide.

Sorbier garda le silence. Il baissa la tête.

Hateya s’appuya au fauteuil du pilote, elle avait encore de la peine à tenir debout. Sa voix, par contre, était ferme :

– Nous ne repartirons pas sans Oslan et Léa. Ils sont encore vivants… je le sais.

– Mais c’est impossible ! s’exclama Corey. Regardez sur ce moniteur ! Cette planète n’est plus qu’une boule de magma. Vous savez très bien que j’ai raison, Capitaine.

Une image infrarouge s’affichait sur l’écran que le mécano désignait. La présence quasi exclusive de tons très brillants dénotait sans ambiguïté des températures brûlantes à la surface de Terra 56, dépassant par endroit les mille degrés Celsius.

Fort de cette démonstration implacable, Corey pensait avoir convaincue sa supérieure. Mais il se trompait. Quelque chose de froid vint s’appuyer sur sa nuque, quelque chose de cylindrique. Hateya venait de dégainer son pistolet.

– Faites demi-tour. Maintenant, intima-t-elle.

Son doigt exerçait déjà une infime pression sur la gâchette, et son regard noir de détermination ne laissait aucune place à l’ambiguïté.

Sorbier, étrangement, n’eut même pas peur en voyant l’arme pointée sur son voisin. En avait-il tellement bavé qu’il n’était plus capable d’angoisse. Il savait qu’Oslan et Léa ne pouvaient avoir survécu, mais au fond de lui, il était soulagé de devoir retourner en arrière. Contrairement à Corey qui restait totalement hermétique à cette idée. Mais ce dernier n’était pas vraiment en position de force. Il soupira :

– Puisqu’on en est là…

Il inspira très profondément, pianota sur quelques touches du tableau de bord et inclina le manche. Le vaisseau décrivit alors un large demi-cercle pour replonger dans ce qui était devenu un enfer. Dans toutes les directions, les éruptions volcaniques virulentes embrasaient la couche de nuages tant et si bien qu’il était impossible de dire s’il faisait encore nuit. Les éclairs foudroyaient chaque parcelle de terrain, et les coulées de magma en serpentins purifiaient les chemins qu’elles se créaient. Devant eux se déroulait la fin d’un monde dans toute son horreur et sa beauté.

Il faisait désormais si chaud que même la climatisation avait du mal à compenser. À l’intérieur du cockpit, des gouttes de sueur perlaient sur le front des trois Sourciers. En contrebas, le canyon s’était transformé en une rivière de feu, désintégrant les rochers de grès ou de granit à mesure qu’ils étaient charriés par le courant.

Corey descendit le cours du canyon à basse altitude en réduisant la vitesse. Le monde brûlait tout autour d’eux. Il n’y avait aucune chance pour Oslan et Léa. Hateya devait se rendre à l’évidence. Corey insista :

– Vous voyez bien, Capitaine, tout n’est que magma et désolation. Ça ne sert à rien de continuer.

C’était le bon sens même. Néanmoins, Hateya ne pouvait pas y croire, ne voulait pas y croire. Mais hormis le feu et les cendres, il ne restait plus rien. Pas même les larmes naissantes qui séchaient aussitôt sous la chaleur. Oui, il fallait se rendre à l’évidence. D’autant qu’ils ne pourraient pas continuer indéfiniment à survoler cette planète au bord de l’autodestruction. D’un geste las, la capitaine rengaina son arme. Elle allait se résigner à sonner la retraite, quand un détail infime attira son attention à la limite de son champ de vision.

– Là, indiqua-t-elle de l’index, il y a quelque chose.

Corey manœuvra. Il l’avait vu lui aussi. Un point blanc, minuscule. Mais un point blanc qui grossissait à mesure qu’ils s’approchaient. Une boule flottait de façon miraculeuse au milieu de la lave en fusion. Pas de doute, c’était bien la créature qui renfermait les jumeaux. L’enveloppe semblait encore intègre malgré les méchantes brûlures qui parsemaient sa surface. Les bestioles qui composaient la membrane parvenaient à se régénérer sous les assauts continus du magma, mais le processus se ralentissait sensiblement à chaque nouveau clonage. Le pouvoir destructeur de Terra 56 allait finir par l’emporter, bientôt, dans quelques secondes peut-être…

.

Alors qu’Oslan et Léa naviguaient entre les pulsars, les géantes rouges et les trous noirs à peine nés, ils entendirent une musique. Une note unique. Le son des origines, fossilisé dans les replis de l’espace-temps. C’était un « la » d’une pureté sans égale. Et un point lumineux surgit d’un petit amas d’étoiles. À mesure qu’ils s’approchaient de cette lueur si ordinaire par rapport aux autres et pourtant si spéciale, elle grandissait et grandissait sans cesse. Elle finit par se dédoubler. Deux astres se chantaient une sérénade, comme s’ils se connaissaient depuis toujours, comme s’ils n’allaient jamais se quitter. Oslan serra Léa par la taille, et Léa l’imita.

Autour de ces deux amants stellaires à la lumière pure et chaude, orbitait un cortège d’astres beaucoup plus petits. Des géantes gazeuses accompagnées de leurs satellites, des astéroïdes, mais aussi une petite boule bleue qui semblait presque vouloir se cacher au milieu de ses compagnes. Oslan et Léa toujours envoûtés par la musique cosmologique avancèrent vers ce paradis oublié et découvrirent l’immensité des océans, admirèrent les continents massifs décorés de verdure et de reliefs enneigés. Des larmes de joie coulèrent de leurs yeux aussi bleus que cette planète. Ce n’était pas la Première Terre, c’était la Deuxième, leur futur foyer.

.

Le vaisseau se positionna au-dessus de la créature. Corey fit descendre un câble vers elle. Hateya y était accrochée par la ceinture de sa combinaison. Malgré la chaleur dantesque et les particules cendrées qui voletaient tout autour d’elle, la capitaine restait focalisée sur cet îlot de vie précaire pouvant disparaître d’un instant à l’autre. Et pour cause. Une simple pression sur la peau de la créature la désagrégea aussitôt. Elle avait protégé les jumeaux jusqu’à présent, mais venait de le payer du prix de sa vie, sans qu’Hateya ne comprît vraiment pourquoi. Cela lui importait peu pour le moment. Les longs cheveux blonds de Léa apparurent en premier, puis les traits aquilins d’Oslan. Les deux se tenaient l’un contre l’autre, nus, endormis, en position fœtale, recouverts d’un étrange liquide visqueux et translucide.

Hateya les enveloppa d’une couverture de survie, leur appliqua un masque à oxygène sur le visage, puis les arrima solidement au câble. Elle appuya sur un bouton à son poignet. Corey actionna le treuil depuis le vaisseau et le filin commença à remonter.

Hateya murmura alors sous son casque :

– Les enfants, on rentre à la maison.

FIN

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2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Jonathan dit :

    J’ai été absorbé par l’épopée finale qui m’a fait traverser une myriade d’émotions: la surprise, l’émerveillement, la honte, l’inquiétude, la confusion et j’en passe.
    Voilà une fin qui ne laissera pas indifférente.

    Aimé par 2 personnes

    1. Orson Wilmer dit :

      Merci à toi Jonathan pour avoir été du voyage tant côté auteur que lecteur. Heureux que ce final ait pu provoquer quelque chose en toi. C’est une belle récompense pour un auteur.

      Aimé par 2 personnes

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